Ermelinde-chapitre V

Les salons de conversation

 

Tout en sachant que les mondanités sont illusoires, le baron s’épanouit sous les plafonds dorés de la belle société. Dès son arrivée à Paris, il s’est mis à fréquenter les salons où se mélangent les hommes de cour et les hommes de lettres. C’est un honneur d’être admis en ces lieux où la noblesse, les beaux esprits, la finance, la magistrature se rencontrent chez des hôtesses qui rivalisent d’amabilité et de distinction, donnent la réplique sans jamais imposer leur avis. La conversation roule sur les sujets les plus divers de la République des lettres, on y passe au crible les productions littéraires, souvent sans avoir écrit soi-même. On possède avant tout l’art de l’élocution et celui de l’improvisation, ce qui n’est pas incompatible. On se persuade réciproquement sans jamais faillir à la modération, à la bienséance.

Déjà, à l’âge de 22 ans, en compagnie de son ami Johann Friedrich von Cronegh, il s’était présenté chez Madame de Graffigny4, l’auteur de Cénie, une comédie sentimentale à succès. Celle qu’on appelait à l’époque « L’ours » leur avait refusé sa porte quatre ou cinq fois ; les jeunes gens ne s’étaient pas rebutés et comme ils avaient une « jolie figure », du goût pour le théâtre, ne manquant aucune comédie, « la joua-t-on cent fois », et du talent pour les lettres, Madame de Graffigny s’était soudain enthousiasmée : « Ce sont des gens de qualité qui ont été présentés au roi. Ils me paraissent des prodiges. Des Allemands beaux esprits ! », écrit-elle à son ami Devaux, le 11 octobre 1753. Il paraît qu’à cette époque, mon baron écrivait des vers qu’il n’a jamais publiés et la brave dame de Graffigny avait relevé son penchant à la mélancolie. Oui, mais, heureusement, ma compagnie le délasse et le réconforte : c’est la fonction des chats auprès de vous, les humains.

Véritablement installé en France, le baron est devenu un pilier du célèbre salon de Madame Geoffrin. Cetteèus ou moins long séjour : on peut rencontrer l’abbé Barthélémy, le marquis de Caraccioli, le comte de Creutz, tous gens instruits et des plus aimables. D’Alembert, après avoir déchiffré son algèbre va se délasser chez elle et anime les réunions, le prince de Ligne la considère comme « le génie du bon sens», les louanges sont nombreuses. Le baron dans ses Souvenirs en dresse un portrait des plus flatteurs, témoin du plus profond respect.

Née en 1699, Marie-Thérèse Rodet Geoffrin est fille d’un valet de chambre ; c’est une femme sans instruction, qui ne parle que de ce qu’elle sait, de manière douce et gaie ; elle n’interrompt jamais ses interlocuteurs. Comme beaucoup de ses contemporaines, en raison de l’éducation défaillante donnée aux femmes, elle ne connaît pas l’orthographe mais le style de ses lettres est concis et clair, les idées justes. « Les qualités dominantes de son esprit étaient le naturel, la justesse, la finesse, et quelquefois la grâce. », écrira l’abbé Morellet.

Elle a réussi à se tailler une place exceptionnelle dans la société parisienne, jusqu’à conquérir une réputation européenne. Quand on pense que la bonne dame que l’on s’accorde à dire douce et sensible, est allée en Pologne visiter Stanislas – le père de la reine Marie – et que sur le trajet, dans ces états morcelés, tous les souverains, princes et ministres sont venus la saluer, on comprend que l’abbé Galiani, heureux lui aussi de se trouver dans la capitale de la France, ait pu dire que Paris est devenu le café de l’Europe. Paris a plus d’éclat que Versailles où réside la royauté en décadence.

Admis dans la société de Madame Geoffrin, le baron en est reconnaissant et témoigne de son attachement :

« J'aime à me retracer Mme Geoffrin dont l'amitié a été pour moi si agréable et si utile. J’étais de son lundi destiné aux artistes, de son mercredi appartenant aux gens de lettres, et de ses audiences privilégiées, vouées aux bons conseils qu’elle savait donner à ceux qui avaient le bonheur de les suivre, car aucun ministre de police n’a mieux connu Paris qu’elle. Je suis redevable à ses leçons politique avec laquelle j’ai existé à Paris : je l’entends encore, quand elle m’apprenait à me taire pour écouter, de manière à faire croire qu’on avait dit les plus belles choses du monde : quand elle me prêchait de parler toujours aux gens de leurs affaires, jamais des miennes ; quand elle me disait, à mon arrivée : « Donnez-vous d’abord pour ce que vous êtes, mais soyez tel constamment ; ne vous imposez que les devoirs les plus essentiels, mais sans y manquer jamais ; au bout de l’année, tous les moindres reviennent au même. »

En somme, c’est dans le salon de la rue Saint-Honoré que le baron a appris l’usage du monde et la circonspection. C’est là qu’il a fait la connaissance de l’abbé Ferdinando Galiani, un homme jovial, un peu farceur, plein de paradoxes. Nommé secrétaire d’ambassade de la ville de Naples en 1759 par son ministre Tanucci – ce qui a augmenté ses revenus –, il critique les bénéfices ecclésiastiques français, mais en touche de confortables dans son pays. Il se plaint qu’en haut lieu, les secrétaires d’ambassade soient quelque peu méprisés, mais il tient une place importante dans les cercles littéraires ; en réalité, si peu abbé, il a presque tout pour être heureux. C’est un bon ami de Diderot à qui il soumet ses manuscrits bien qu’il maîtrise parfaitement la langue française. Et ses ouvrages sur l’économie – une nouvelle science – occupent une place éminente dans les productions de l’élite intellectuelle.

Le baron et moi l’aimons beaucoup : il est de toutes les festivités. Quand il vient chez nous lors des dîners dits élégants que nous organisons, il a toujours un câlin pour moi... Je peux me vanter de n’avoir jamais rien cassé du service en porcelaine royale de Bayreuth quand, avant l’arrivée des invités, je saute d’une place à l’autre entre les assiettes fleuries, d’une finesse incomparable. J’aime bien ces réceptions où le baron est des plus loquaces car je sens qu’on apprécie sa conversation délicate et piquante et j’ai toujours une part des mets les plus savoureux en plus des câlins de Ferdinando.

La République des lettres se porte bien, mais Paris a ses coteries, la société se politise et se fragmente, l’esprit de dénigrement est le propre de l’époque : les beaux esprits n’ont pas tous l’esprit fraternel. Et ne parlons pas d’égalité : la devise « Liberté, égalité, fraternité » sera longue à naître.

Le baron – qui se pose le plus souvent en observateur – va d’un salon à l’autre, en passant par celui de Madame d’Épinay, la maîtresse de son ami, le baron de Grimm6, de celui de Madame Geoffrin à celui de Madame du Deffand. Cette dernière pense le plus grand mal de la bourgeoise de la rue Saint-Honoré. À quelqu’un qui en faisait l’éloge, elle a répondu : « Voilà bien du bruit pour une omelette au lard ! » De fait, chez elle, grâce à son amphitryon, le président Hénault7, qui est l’homme du monde le plus aimable que l’on puisse rencontrer et qui a le meilleur cuisinier de Paris, on trouve « force reliefs de toutes les façons » : du poisson, du poulet, du pigeon, comme dans la fable « Le loup et le chien », qui parle de bêtes que je n’ai nulle envie de connaître.

Il faut dire que même si j’ai parfois envie de prendre l’air, ce que l’on appelle « liberté » me fait peur. Les rues sont dangereuses : on y fait de mauvaises rencontres, des crève-la faim qui vous jettent dans un sac et vous revendent pour faire des manchons, des bonnets, des pantoufles, que sais-je encore ? Il n’y a pas que des bonnes âmes, comme ce Crébillon  – dont le baron adore le théâtre – qui ne peut supporter l’idée d’un chat perdu. Il paraît que sa maison est devenue un havre de chaleur et de paix pour chats et chiens. Peu lui importe la moquerie. Et son cabinet de travail ne peut se passer de la présence de petits félins. Cette inclination ne relève pas de la charité et moins encore d’une déviation pathologique. J’aimerais bien faire sa connaissance, mais il ne fréquente pas les mêmes cercles que nous.

Pour en revenir à Madame du Deffand, une vieille dame aveugle, elle aime aussi les animaux ; j’ai toutes les raisons de la préférer à la Geoffrin. Mon maître admire que Madame Geoffrin soit connue dans toute l’Europe, il loue sa modestie et sa bienfaisance... à l’égard des humains, il apprécie ses sentences.

Je concède qu’elle a l’art de comparaisons assez judicieuses. Par exemple : « Si je considère l’inégalité des richesses, les excès de l’opulence et de la misère répandues sur le genre humain, je crois voir une quantité de petits enfants étendus sur le plancher d’une chambre en hiver, et qui n’ont entre eux qu’une seule couverture trop courte et trop étroite pour les couvrir tous. Chacun s’efforce pour tirer la couverture à soi, et découvre tantôt une épaule et tantôt une jambe de son petit voisin ; mais ceux qui sont au milieu, quoiqu’ils étouffent de chaud, tirent si fort dans tous les sens, qu’une quantité de ces pauvres petits, qui sont au bout de la couverture, restent nus et meurent de froid. »

Sa réputation de bienfaisance n’est pas surfaite, mais sa principale vertu est celle de l’économie et Madame du Deffand – qui n’a pas une réputation de bienveillance – n’a pas tort de railler sa manière de recevoir le gratin de la société.

Somme toute, je suis fière que le baron soit en quelque sorte un trait d’union entre la bourgeoise de la rue Saint-Honoré et l’aristocrate de la rue Saint-Joseph. Cette dernière, malgré des divergences d’opinion, a été très fâchée qu’il soit rappelé en 1770, elle a exprimé à diverses reprises ses regrets dans une lettre à son cher Walpole qui ne partageait pas sa sympathie pour le baron qu’il trouvait ennuyeux, ni plus ni moins, ce qui est très vexant : « Il a véritablement du bon sens, mais il a trop donné dans celui des gens qui l’affichent sans en avoir. Il se perd en définitions de choses qui n’en demandent point, et se noie dans une cuillerée d’eau, à force de vouloir aller au fond. »

La marquise, elle, l’appréciait véritablement : « Le baron de Gleichen est, de mes connaissances, celle dont je fais le plus d’usage. Il me voit souvent ; son esprit n’est pas à mon unisson, mais il en a ; son cœur est bon. Il me marque du goût et de l’amitié... Eh bien ! Eh bien ! Il est rappelé. J’en suis fâchée. Je le trouverai à redire ; je disputais avec lui ; il valait mieux pour moi qu’aucun des gens qui restent ; il est franc, il est sincère, il n’est ni Italien, ni Gascon, ni Provençal. » Et le 6 juin, au même : « Le baron de Gleichen est parti, et c’est une perte pour moi. »

Oui, elle aimait vraiment beaucoup le baron, qui rompait son ennui chronique, tout autant que sa correspondance avec Voltaire, qui d’ordinaire la flattait. Mais ce dernier, comme Walpole, avait peu d’estime pour celui qu’il nommait « l’Allemand-Danois » et son commentaire est assez déplaisant. Ne me demandez pas comment je sais tout cela. Moi aussi, j’appréciais Madame du Deffand et j’ai admiré son courage quand elle est devenue aveugle.


[1] Ce sont les Mémoires de sa vie publiés en allemand quarante ans après sa mort par M. Weckerholz et traduits en français en 1868 sous le titre de Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen précédés d’une notice par M. Paul Grimblot.

Date de dernière mise à jour : 17/02/2026