En matière de diplomatie, mon baron n’a ni grande vocation, ni grande prétention. D’autres diplomates ont représenté – plus brillamment – les cours de leurs pays respectifs à la cour de Versailles et dans les salons parisiens. Lord Stormont a conduit d’heureuses négociations avec le duc d’Aiguillon et évité une autre guerre avec l’Angleterre. Le comte Gustav Philip Creutz de Suède accomplit parfaitement sa mission diplomatique ; grand admirateur de la philosophie des Lumières, il n’hésite pas à envoyer les œuvres à son souverain, dès leur sortie. Lui aussi, il fréquente assidument la maison des Choiseul. Quant au marquis Louis-Antoine Caraccioli, colonel au Service du Roi de Pologne, Électeur de Saxe, il est l’envoyé de la cour de Naples. Né à Paris, auteur de nombreux ouvrages dont Les caractères de l’amitié, c’est un ami de Grimm et des encyclopédistes. L’amitié, selon lui, est une vertu qui éclipse richesses, honneurs, condition ; elle est prévenante, désintéressée, patiente, fidèle, généreuse, discrète, sincère, etc. Celle qui lie le duc de Choiseul et son épouse à ces hommes de mérite relève de cette amitié-là. À propos, je m’inscris en faux contre l’idée que nous, les chats, nous nous attachons plus à la maison qu’aux maîtres.
Sans doute serait-ce ridicule d’employer en l’occurrence le terme galvaudé d’amitié, pour un sentiment réciproque qui s’étendrait aux animaux. Mais ce n’est pas le moindre mérite du marquis Caraccioli de ne pas pardonner à ceux qui ont la haine des chats ; il dit fort justement que si tous les animaux avaient la parole, ce serait une cacophonie insupportable de reproches légitimes adressés aux humains. Par ailleurs, il a la foi du charbonnier en la politique universelle comme en sa religion, qui, pense-t-il, ne tend maintenant qu’à la paix, ce, grâce à « Louis le Bien-Aimé, monarque vraiment pacifique, et à plusieurs écrivains français, qui, avec beaucoup d’adresse et d’esprit, jetèrent un ridicule éternel sur les guerres et sur les guerroyans (sic)» Il a une haute opinion des ambassadeurs français qui savent mener « une politique aimable » et constate que « l’Allemand comme l’Anglais, le Hollandais comme l’Espagnol [qui] s’imaginaient autrefois que pour être un bon politique, il ne fallait pas parler » [...] ont fini par copier les Français, qui, eux, « savent rire et communiquer. » Toutefois, « le grand art », c’est « de n’être jamais deviné, c’est de paraître tout dire en ne disant rien », ne prononcer aucune parole inutile et savoir tirer avantage de tout ce qu’on entend. Si le destin m’avait permis de choisir mon maître, il est probable que j’aurais élu ce cher Caraccioli. Mais je suis heureuse auprès de l’envoyé résident du roi du Danemark qui, entre parenthèses, possède bien l’art dont parle le marquis.
Mon maître occupe un poste subalterne parmi les ambassadeurs, car ce n’est qu’après la paix de Westphalie que les rois de quelques pays jugés moins prestigieux que l’Angleterre notamment, envoient des représentants en France. Mais la protection de Madame de Choiseul lui vaut la faveur d’être nommé ministre plénipotentiaire à la cour de Versailles, et il ne reste pas inactif. Comme on a pu le dire, « le spirituel diplomate, plus Français, qu’Allemand, et plus Allemand que Danois, est remarqué, écouté, apprécié ». N’a-t-il pas réussi à faire payer par la France un arriéré de six millions de livres au Danemark ? Mais ce pays n’est pas favorisé par les souverains qui s’y succèdent.
Ainsi, Christian VII, âgé de dix-neuf ans, n’a rien trouvé de mieux que de voyager pour s’amuser. En fait, les voyages sont l’apanage des grands seigneurs et des princes dans un but essentiellement pédagogique. De passage à Amsterdam et à Londres, voilà qu’il exprime le désir de rendre visite à Louis XV ; la visite est bien inopportune car elle survient en pleine période de deuil pour Marie Leszczynska, décédée le 24 juin 1768 ; Christian VII se présente à Fontainebleau le 24 octobre au soir. Cette arrivée fait sensation, et donne au baron l’occasion de faire un bon mot. Au milieu d’un cercle à Compiègne, une dame de la cour, un peu étourdie, l’apostrophe ainsi : « Monsieur l’envoyé, on dit que votre roi est une tête... » Le baron s’incline profondément et répond avec son air doux, humble et fin : « – Couronnée, Madame. » Jolie pirouette pour ne pas parler en public de la paranoïa de son souverain. Causant avec un philosophe qui lui demandait comment les Danois ont pu conférer un pouvoir sans bornes à leurs rois : « C'est que, a-t-il répondu, de tous les rois de l'Europe, les nôtres sont ceux qui savent le mieux que leur puissance vient du peuple. »
Mon maître est d’ordinaire silencieux, enclin à la mélancolie ; il ne prend la parole que lorsqu’il juge qu’il a quelque chose à dire. On lui reconnaît de l’esprit ; il ne faut pas se fier à ses dehors humbles et faussement modestes.
L’abbé Barthélémy écrivant à Madame du Deffand en 1769 le définit de manière plaisante, mais je réfute le terme d’ « aventurier » : « Il se présentera chez vous un homme qui s'appelle le baron de Gleichen ; c'est une espèce d'aventurier qui va de pays en pays, débitant ses agréments et son esprit, et quand il a gagné tous les cœurs, dans une ville ou dans un château, il les laisse là et s'en va d'un autre côté. C'est ainsi qu'il nous a traités, et comme il vous traiterait de même, je vais tâcher de vous prévenir contre lui. Je crois avoir dit qu'il a de l'esprit, mais il en fait rarement usage, et il a souvent la perfidie d'écouter en silence les bêtises et les platitudes ; il fait plus, il s'oublie à tout moment lui-même et il exagère le mérite des autres, excepté le vôtre et celui de la grand- maman (la duchesse de Choiseul) ».
Le baron n’est ni perfide, ni sournois, il sait qu’écouter est toujours le premier pas à la recherche de vérité et il excelle dans l’attitude à adopter devant tel ou tel interlocuteur. Je dirai qu’il a une certaine félinité, ce qui implique beaucoup de douceur, même s’il a plus d’un tour dans son sac.
Quand son roi, qui avait soutenu Voltaire dans l’affaire Sirven, a exprimé le désir de connaître les gens de lettres et les philosophes en vogue, la réunion ne put, à mon grand regret, avoir lieu chez lui (chez nous) car Christian VII était fortement enrhumé à cause des bals et des fêtes qu’on n’avait cessé d’organiser en son honneur. Le baron pria donc toute la société philosophique de Paris de se rendre à l’hôtel d’York occupé par Sa Majesté. Et que de beau monde ! Cette rencontre de plusieurs savants et hommes de lettres est mémorable. Grimm – qui était présent – les cite tous dans sa Correspondance, je me contenterai de ceux que j’avais déjà rencontrés : d’Alembert, Duclos, l’abbé Barthélémy, le baron d’Holbach, l’abbé Morellet, Diderot, ére par leur nom. « Sa Majesté dit à chacun quelque chose d’obligeant et de relatif à ses ouvrages ou à sa réputation », puis causa plus longuement avec certains. « Sa Majesté dit à Monsieur Diderot : Monsieur de Gleichen est fort de vos amis. » Le philosophe répondit : « Sire, c’est à ce titre que j’ai osé paraître devant Votre Majesté. – J’espère, continua le roi, qu’il vit beaucoup avec vous. – Son commerce m’instruit et m’éclaire, répliqua Monsieur de Gleichen. »
Sa Majesté danoise aurait dû être enchantée de son séjour en France, principalement grâce aux bons offices du duc de Duras, mais aussi grâce au baron qui s’est montré des plus serviables et des plus agréables. Il faut croire que non, la reconnaissance n’est pas le fort des monarques en général, et celui-ci, en particulier est influençable, sous l’emprise de son favori, l’ambitieux comte de Moltke, grand maréchal. Nous avons été aussi desservis par le premier ministre, Monsieur de Bernstorf et qui plus est, par le médecin Johann Friedrich, comte de Truensee, qui nous a soignés en d’autres temps ! Cet amant de la reine Caroline- Mathilde va devenir premier ministre en 1771 après avoir renversé Bernstorff, un an après notre propre disgrâce.
Hélas, la visite de Christian VII est à marquer d’une pierre noire. Le 19 mars 1770, le comte de Blôme est nommé à la place du baron sans que le duc de Choiseul, à la prière de son épouse qui nous veut le plus grand bien, puisse faire quoi que ce soit pour nous maintenir en poste, d’ailleurs, il est en passe d’être disgracié lui-même. Nous sommes envoyés à Naples quelques mois après ; nous pourrions nous en accommoder, mais voilà que le poste est supprimé. Le baron est nommé à Stuttgart, auprès du duc de Wurtemberg, sur un poste de moindre importance, dans une résidence qui n’a rien d’attrayant. Lui, qui n’a jamais aspiré à autre chose que de n’être pas trop éloigné des Choiseul, préfère une retraite réglée à mille thalers. Finies les affaires diplomatiques, à seulement trente-six ans : il ne changera plus de prince, il voyagera, reviendra en France quand il lui plaira pour voir ses amis. Après un séjour à Chanteloup en 1772, il va à Ferney au mois de mai ; Voltaire n’est pas à proprement parler un ami, mais, dans une lettre au comte de Schomberg, il se dit « vieux », « malade » et « solitaire » et semble content de la visite. Toutefois, il craint qu’en qualité de ministre, accoutumé aux cérémonies, le baron n’ait été choqué de « sa rusticité » ; en juin, il se confie à Madame du Deffand : « C’est vraiment une ancienne connaissance. J’avais eu l’honneur de le voir il y a bien longtemps chez Madame la margrave de Bareith. Il paraît un peu malade comme moi ; mais il court, et je ne puis sortir de ma chambre. Il y a deux ans que je n’ai mis d’habit. Il va chercher la mort, et je l’attends. Il est assurément fort aimable. Je le plains beaucoup, lui et son maître. »
En juillet, il retrouve son mordant en guise de consolation pour Madame du Deffand qui s’attriste d’avoir perdu la compagnie du baron : « Je crois votre Monsieur de Gleichen à Spa, où il y a grande compagnie. Sa santé est bien mauvaise, et les révolutions du Danemark ne le rétabliront pas. Il faisait le mystérieux à Ferney, mais son mystère était qu’il ne savait rien. Toute cette aventure est bien horrible et bien honteuse. Gardez- vous, d’ailleurs d’aimer trop les étrangers ; leurs amitiés sont comme eux, des oiseaux de passage. »
Je n’ai pas su ce qui se passait au Danemark. Tout ce que je sais, c’est que la faucheuse est encore loin pour le baron qui finit par se fixer sur les rives du Danube, à Ratisbonne, accueilli par le sourire de l’ange Gabriel de la cathédrale Saint-Pierre. Regensburg en allemand ! Les noms de la plupart des toponymes étrangers, notamment italiens et allemands, ont été récemment francisés : en français, quel joli nom de ville pour une chat-rade ! À savoir que le mot « charade » est venu en usage dans le courant du XVIIIe siècle, issu du provençal charrada, signifiant une charrette, qui vient de char et qui aura été pris par une métaphore plaisante pour un tas, une charretée de bavardages.
J’espère que les miens ne vous lasseront pas. Poursuivons...