Ermelinde-chapitres-II-III-IV

Presentation ermelinde 3

Une carrière cosmopolite

« Le penchant pour le merveilleux inné à tous les hommes en général, mon goût particulier pour les impossibilités, l’inquiétude de mon scepticisme habituel, mon mépris pour ce que nous savons, et mon respect pour ce que nous ignorons, voilà les mobiles qui m’ont engagé à voyager durant une grande partie de ma vie dans les espaces imaginaires. » a écrit le baron, ce qui ne l’a pas empêché de mener une vie de parfait cosmopolite à travers l’Europe.

Durant les deux années passées en Italie, mon maître a eu la chance de vivre dans la haute société ; à Rome et dans la région de Frascati où pape et prélats possèdent de superbes villas, il a rencontré des ecclésiastiques, des artistes, des diplomates, des archéologues comme le père Paolo Maria Paciaudi avec qui il entretiendra une correspondance. Il s’est lié d’amitié avec le comte de Stainville, alors ambassadeur de France : le futur duc de Choiseul, secrétaire d’état aux Affaires étrangères. Et avec sa charmante épouse dont l’amitié sera son meilleur viatique.

Nommé premier ministre, Choiseul le fait envoyer à la cour de France en mission temporaire ; le baron profite intensément de la vie parisienne, mais, au bout de neuf mois, il doit reprendre tristement la route de Bayreuth. Madame de Choiseul lui conseille de quitter le service diplomatique du margrave pour passer à celui du roi du Danemark, en attendant une nomination officielle à Paris. Cependant le baron s’ennuie à mourir à Copenhague : « L’ennui y est aussi épais que l’eau qu’on y boit et l’air qu’on y respire. » La duchesse, à qui il adresse des lettres « lamentables », peine à le consoler en faisant appel à sa raison :

« Je vous permettrais de vous ennuyer, si, arrivé à la fin de votre carrière, vous n’aviez plus rien à désirer, rien à entreprendre, mais vous ne faites que la commencer. Avec de l’esprit, des livres, trois ou quatre personnes à qui parler, qui aient seulement le sens commun, et un projet à suivre, on ne doit pas s’ennuyer. Quelque triste que soit le Danemark, il vous offre au moins ces ressources. Votre liaison avec Monsieur de Bernstorff, dont l’esprit et les connaissances ont fait les délices de ce pays-ci et causent encore nos regrets, en est une grande ; cultivez-la et profitez-en. »

Alors qu’elle a suffisamment d’influence sur son époux pour obtenir de lui n’importe quel soutien en faveur des personnes auxquelles elle voue une véritable affection, elle conseille au baron de ne pas trop attendre ouvertement que le duc intervienne pour lui faire obtenir un poste en France : « Monsieur de Bernstorff est encore plus le ministre de son maître qu’il n’est l’ami de Monsieur de Choiseul, et il le doit regarder de même à son égard. Ainsi en vous demandant, il vous rendrait suspect à ce ministre, et ce serait une raison d’exclusion. »

En 1759, la guerre de Sept ans dure encore, les deux parties belligérantes France-Angleterre mettent tout en œuvre pour faire sortir le Danemark de sa neutralité, la prudence est en effet de mise.

Dans ce pays où il fait terriblement froid, un froid de chien dit-on, et où les femmes sont certes charmantes, mais trop prudes, selon lui, le baron doit prendre son mal en patience. Au moins, en Russie, on porterait des fourrures, dit-il. Triste séjour, à en « crever ». C’est tout juste s’il ne regrette pas les brumes germaniques. Toute la sollicitude, tous les beaux raisonnements de la duchesse sont vains. À défaut de mourir de froid, le baron se meurt d’ennui. Le Danemark avait pris Gleichen à son service pour complaire à Choiseul. Fâcheuse guerre de Sept ans ! Les envoyés de Prusse et d’Angleterre insistent pour qu’on n’envoie pas à Paris un homme à la dévotion de Choiseul. Enfin, les instances réitérées de ce dernier réussissent à faire nommer Gleichen en... Espagne. De Charybde en Scylla.

Les plaintes du baron reprennent, le marquis de Mirabeau, qui est loin d’avoir la même propension à la mélancolie, les partage avec humour : « Je vous plains, mon pauvre baron, de ce que l’ennui monte en croupe et galope avec vous, qu’il traverse même des bras de mer, pour vous tenir compagnie. »

Il lui prodigue des conseils pour une meilleure hygiène de vie : « [...] petit à petit vous verrez que tous les pays se ressemblent, et qu’on peut être gaillard partout, à moins que le cœur ne soit attaché quelque part [...] »

Non, tous les pays ne se ressemblent pas : il fait trop froid à Copenhague où il se sentait dépérir, le climat de l’Espagne est plus agréable, mais c’est trop loin de Bayreuth. Or la santé et l’âge de son père lui donnent les plus vives inquiétudes. Ne pourrait-on pas lui faire avoir un poste en Allemagne ? Il accepterait avec plaisir la plus petite place... On est en 1760. De passage à Paris, il a fait la connaissance de Diderot. Au cours d’une promenade, les deux hommes ont ressenti une véritable affinité. « Un homme charmant », doté d’une « âme tendre et sensible », dira le philosophe à Grimm en les présentant l’un à l’autre. Cela me plaît d’avoir connaissance des compliments que l’on fait de mon maître.

Charles iii of spain high resolutionLe baron va rester trois ans à Madrid auprès de Charles III qui, après avoir été roi de Naples, a succédé à son frère Ferdinand au trône d’Espagne. Les deux hommes se connaissent donc depuis le séjour du baron en Italie. Désormais, sa mission lui permet de côtoyer le roi journellement. Sensible à l’aspect physique des personnes, il le trouve remarquablement laid, mais, de son avis, c’est un bon roi dont il parle presque avec affection. Quoi qu’il en dise, ce n’est pas la plus mauvaise période de sa vie. Il n’a eu aucune affaire importante à traiter et a eu tout loisir d’observer les mœurs des Espagnols et juger d’un gouvernement très représentatif de ce que l’on a appelé le despotisme éclairé. Charles III a fait de sa capitale une des villes les plus propres et les mieux éclairées de l’Europe en faisant établir de force des latrines dans les maisons pour la purger de son infection et en faisant mettre des lanternes dans les rues. Pour l’anecdote, moi qui crains de me promener dans les rues parisiennes à la nuit tombée, j’ai retenu que « sa tentation de rogner les manteaux, et la défense rigoureuse de rabattre les chapeaux sur la figure, mascarade très dangereuse dans l’obscurité, ne fut pas si sage parce que les rues étant éclairées, cette défense n’était plus si nécessaire, et qu’elle fut exécutée avec tant de violence qu’il en résulta une émeute très fâcheuse. »

Commentaire du baron : « Cette imitation de la rigueur avec laquelle Pierre le Grand fit couper la barbe aux Russes, avait le même but, de changer les mœurs en changeant le costume ; mais cette idée est moins vraie que le proverbe : l’habit ne fait pas le moine. »

Le plan de réformes de Charles III est sans précédent dans tous les domaines ; l’une des plus belles, avec le développement des sciences est l’abaissement et la modification du tribunal de l’inquisition ; plus personne ne pourra être jugé ni condamné sans le consentement de la cour : « un grand pas vers la
lumière ». Mémorable aussi fut l’expulsion des jésuites, hostiles à ses projets, soupçonnés d’avoir trempé dans un complot contre le palais. Les 465 jésuites du Pérou doivent abandonner leur mission, les biens de la Compagnie de Jésus sont vendus et le roi demande instamment à Clément XIV de la supprimer. Le pape entérine l’ordre d’expulsion ; d’aucuns pensent que le rôle de ce souverain revêtu de la tiare aurait plutôt été de réformer la Compagnie dont les abus et les trafics financiers l’avaient précipitée dans cette situation, tant en France, au Portugal, en Italie qu’en Espagne. Le baron fera une réflexion laconique, rapportée par le baron de Grimm : « Il faut convenir que l’art de chasser les jésuites se perfectionne de plus en plus. »

Mais le baron est à nouveau rongé par l’ennui ; il en a assez, dit-il de « bâtir des châteaux en Espagne ». Que lui manque-t-il ? Quand, enfin, grâce à la protection du duc, il obtient un poste en France, il est aux anges.

Le voici proche de ses amis, de Madame de Choiseul dont avec l’abbé Barthélémy, il est l’amoureux platonique et inconditionnel. La France devient sa patrie de cœur. Est-ce le bonheur ? Il lui faut se souvenir de ce que lui avait écrit la duchesse, coutumière d’aimables dissertations : « Sachez qu’il n’est impossible à personne de n’être pas malheureux, et croyez, en même temps, qu’il n’est pas plus impossible d’être heureux. Pour vous convaincre de cette vérité, examinez les hommes, et vous verrez qu’à l’exception d’un fort petit nombre, c’est à leur moral qu’ils doivent le bonheur dont ils jouissent, ou le malheur qui les opprime. » Autant dire qu’il lui faudra prendre garde à son imagination. Pour autant, il représentera dignement le royaume du Danemark. Par une convention de 1758, le cabinet de Versailles s’était engagé à donner à la cour de Copenhague un subside annuel de 2 millions pendant six ans, or rien n’avait été versé. Gleichen finit par obtenir le paiement de six millions. Ce ne fut pas un moindre succès.

 

Chapitre III : Les diplomates

 

 

 

Baron de gleichenEn matière de diplomatie, mon baron n’a ni grande vocation, ni grande prétention. D’autres diplomates ont représenté – plus brillamment – les cours de leurs pays respectifs à la cour de Versailles et dans les salons parisiens. Lord Stormont a conduit d’heureuses négociations avec le duc d’Aiguillon et évité une autre guerre avec l’Angleterre. Le comte Gustav Philip Creutz de Suède accomplit parfaitement sa mission diplomatique ; grand admirateur de la philosophie des Lumières, il n’hésite pas à envoyer les œuvres à son souverain, dès leur sortie. Lui aussi, il fréquente assidument la maison des Choiseul. Quant au marquis Louis-Antoine Caraccioli, colonel au Service du Roi de Pologne, Électeur de Saxe, il est l’envoyé de la cour de Naples. Né à Paris, auteur de nombreux ouvrages dont Les caractères de l’amitié, c’est un ami de Grimm et des encyclopédistes. L’amitié, selon lui, est une vertu qui éclipse richesses, honneurs, condition ; elle est prévenante, désintéressée, patiente, fidèle, généreuse, discrète, sincère, etc. Celle qui lie le duc de Choiseul et son épouse à ces hommes de mérite relève de cette amitié-là. À propos, je m’inscris en faux contre l’idée que nous, les chats, nous nous attachons plus à la maison qu’aux maîtres.

Sans doute serait-ce ridicule d’employer en l’occurrence le terme galvaudé d’amitié, pour un sentiment réciproque qui s’étendrait aux animaux. Mais ce n’est pas le moindre mérite du marquis Caraccioli de ne pas pardonner à ceux qui ont la haine des chats ; il dit fort justement que si tous les animaux avaient la parole, ce serait une cacophonie insupportable de reproches légitimes adressés aux humains. Par ailleurs, il a la foi du charbonnier en la politique universelle comme en sa religion, qui, pense-t-il, ne tend maintenant qu’à la paix, ce, grâce à « Louis le Bien-Aimé, monarque vraiment pacifique, et à plusieurs écrivains français, qui, avec beaucoup d’adresse et d’esprit, jetèrent un ridicule éternel sur les guerres et sur les guerroyans (sic)» Il a une haute opinion des ambassadeurs français qui savent mener « une politique aimable » et constate que « l’Allemand comme l’Anglais, le Hollandais comme l’Espagnol [qui] s’imaginaient autrefois que pour être un bon politique, il ne fallait pas parler » [...] ont fini par copier les Français, qui, eux, « savent rire et communiquer. » Toutefois, « le grand art », c’est « de n’être jamais deviné, c’est de paraître tout dire en ne disant rien », ne prononcer aucune parole inutile et savoir tirer avantage de tout ce qu’on entend. Si le destin m’avait permis de choisir mon maître, il est probable que j’aurais élu ce cher Caraccioli. Mais je suis heureuse auprès de l’envoyé résident du roi du Danemark qui, entre parenthèses, possède bien l’art dont parle le marquis.

Mon maître occupe un poste subalterne parmi les ambassadeurs, car ce n’est qu’après la paix de Westphalie que les rois de quelques pays jugés moins prestigieux que l’Angleterre notamment, envoient des représentants en France. Mais la protection de Madame de Choiseul lui vaut la faveur d’être nommé ministre plénipotentiaire à la cour de Versailles, et il ne reste pas inactif. Comme on a pu le dire, « le spirituel diplomate, plus Français, qu’Allemand, et plus Allemand que Danois, est remarqué, écouté, apprécié ». N’a-t-il pas réussi à faire payer par la France un arriéré de six millions de livres au Danemark ? Mais ce pays n’est pas favorisé par les souverains qui s’y succèdent.

Ainsi, Christian VII, âgé de dix-neuf ans, n’a rien trouvé de mieux que de voyager pour s’amuser. En fait, les voyages sont l’apanage des grands seigneurs et des princes dans un but essentiellement pédagogique. De passage à Amsterdam et à Londres, voilà qu’il exprime le désir de rendre visite à Louis XV ; la visite est bien inopportune car elle survient en pleine période de deuil pour Marie Leszczynska, décédée le 24 juin 1768 ; Christian VII se présente à Fontainebleau le 24 octobre au soir. Cette arrivée fait sensation, et donne au baron l’occasion de faire un bon mot. Au milieu d’un cercle à Compiègne, une dame de la cour, un peu étourdie, l’apostrophe ainsi : « Monsieur l’envoyé, on dit que votre roi est une tête... » Le baron s’incline profondément et répond avec son air doux, humble et fin : « – Couronnée, Madame. » Jolie pirouette pour ne pas parler en public de la paranoïa de son souverain. Causant avec un philosophe qui lui demandait comment les Danois ont pu conférer un pouvoir sans bornes à leurs rois : « C'est que, a-t-il répondu, de tous les rois de l'Europe, les nôtres sont ceux qui savent le mieux que leur puissance vient du peuple. »

Mon maître est d’ordinaire silencieux, enclin à la mélancolie ; il ne prend la parole que lorsqu’il juge qu’il a quelque chose à dire. On lui reconnaît de l’esprit ; il ne faut pas se fier à ses dehors humbles et faussement modestes.

L’abbé Barthélémy écrivant à Madame du Deffand en 1769 le définit de manière plaisante, mais je réfute le terme d’ « aventurier » : « Il se présentera chez vous un homme qui s'appelle le baron de Gleichen ; c'est une espèce d'aventurier qui va de pays en pays, débitant ses agréments et son esprit, et quand il a gagné tous les cœurs, dans une ville ou dans un château, il les laisse là et s'en va d'un autre côté. C'est ainsi qu'il nous a traités, et comme il vous traiterait de même, je vais tâcher de vous prévenir contre lui. Je crois avoir dit qu'il a de l'esprit, mais il en fait rarement usage, et il a souvent la perfidie d'écouter en silence les bêtises et les platitudes ; il fait plus, il s'oublie à tout moment lui-même et il exagère le mérite des autres, excepté le vôtre et celui de la grand- maman (la duchesse de Choiseul) ».

Le baron n’est ni perfide, ni sournois, il sait qu’écouter est toujours le premier pas à la recherche de vérité et il excelle dans l’attitude à adopter devant tel ou tel interlocuteur. Je dirai qu’il a une certaine félinité, ce qui implique beaucoup de douceur, même s’il a plus d’un tour dans son sac.

Quand son roi, qui avait soutenu Voltaire dans l’affaire Sirven, a exprimé le désir de connaître les gens de lettres et les philosophes en vogue, la réunion ne put, à mon grand regret, avoir lieu chez lui (chez nous) car Christian VII était fortement enrhumé à cause des bals et des fêtes qu’on n’avait cessé d’organiser en son honneur. Le baron pria donc toute la société philosophique de Paris de se rendre à l’hôtel d’York occupé par Sa Majesté. Et que de beau monde ! Cette rencontre de plusieurs savants et hommes de lettres est mémorable. Grimm – qui était présent – les cite tous dans sa Correspondance, je me contenterai de ceux que j’avais déjà rencontrés : d’Alembert, Duclos, l’abbé Barthélémy, le baron d’Holbach, l’abbé Morellet, Diderot, ére par leur nom. « Sa Majesté dit à chacun quelque chose d’obligeant et de relatif à ses ouvrages ou à sa réputation », puis causa plus longuement avec certains. « Sa Majesté dit à Monsieur Diderot : Monsieur de Gleichen est fort de vos amis. » Le philosophe répondit : « Sire, c’est à ce titre que j’ai osé paraître devant Votre Majesté. – J’espère, continua le roi, qu’il vit beaucoup avec vous. – Son commerce m’instruit et m’éclaire, répliqua Monsieur de Gleichen. »

Sa Majesté danoise aurait dû être enchantée de son séjour en France, principalement grâce aux bons offices du duc de Duras, mais aussi grâce au baron qui s’est montré des plus serviables et des plus agréables. Il faut croire que non, la reconnaissance n’est pas le fort des monarques en général, et celui-ci, en particulier est influençable, sous l’emprise de son favori, l’ambitieux comte de Moltke, grand maréchal. Nous avons été aussi desservis par le premier ministre, Monsieur de Bernstorf et qui plus est, par le médecin Johann Friedrich, comte de Truensee, qui nous a soignés en d’autres temps ! Cet amant de la reine Caroline- Mathilde va devenir premier ministre en 1771 après avoir renversé Bernstorff, un an après notre propre disgrâce.

Hélas, la visite de Christian VII est à marquer d’une pierre noire. Le 19 mars 1770, le comte de Blôme est nommé à la place du baron sans que le duc de Choiseul, à la prière de son épouse qui nous veut le plus grand bien, puisse faire quoi que ce soit pour nous maintenir en poste, d’ailleurs, il est en passe d’être disgracié lui-même. Nous sommes envoyés à Naples quelques mois après ; nous pourrions nous en accommoder, mais voilà que le poste est supprimé. Le baron est nommé à Stuttgart, auprès du duc de Wurtemberg, sur un poste de moindre importance, dans une résidence qui n’a rien d’attrayant. Lui, qui n’a jamais aspiré à autre chose que de n’être pas trop éloigné des Choiseul, préfère une retraite réglée à mille thalers. Finies les affaires diplomatiques, à seulement trente-six ans : il ne changera plus de prince, il voyagera, reviendra en France quand il lui plaira pour voir ses amis. Après un séjour à Chanteloup en 1772, il va à Ferney au mois de mai ; Voltaire n’est pas à proprement parler un ami, mais, dans une lettre au comte de Schomberg, il se dit « vieux », « malade » et « solitaire » et semble content de la visite. Toutefois, il craint qu’en qualité de ministre, accoutumé aux cérémonies, le baron n’ait été choqué de « sa rusticité » ; en juin, il se confie à Madame du Deffand : « C’est vraiment une ancienne connaissance. J’avais eu l’honneur de le voir il y a bien longtemps chez Madame la margrave de Bareith. Il paraît un peu malade comme moi ; mais il court, et je ne puis sortir de ma chambre. Il y a deux ans que je n’ai mis d’habit. Il va chercher la mort, et je l’attends. Il est assurément fort aimable. Je le plains beaucoup, lui et son maître. »

En juillet, il retrouve son mordant en guise de consolation pour Madame du Deffand qui s’attriste d’avoir perdu la compagnie du baron : « Je crois votre Monsieur de Gleichen à Spa, où il y a grande compagnie. Sa santé est bien mauvaise, et les révolutions du Danemark ne le rétabliront pas. Il faisait le mystérieux à Ferney, mais son mystère était qu’il ne savait rien. Toute cette aventure est bien horrible et bien honteuse. Gardez- vous, d’ailleurs d’aimer trop les étrangers ; leurs amitiés sont comme eux, des oiseaux de passage. »

Je n’ai pas su ce qui se passait au Danemark. Tout ce que je sais, c’est que la faucheuse est encore loin pour le baron qui finit par se fixer sur les rives du Danube, à Ratisbonne, accueilli par le sourire de l’ange Gabriel de la cathédrale Saint-Pierre. Regensburg en allemand ! Les noms de la plupart des toponymes étrangers, notamment italiens et allemands, ont été récemment francisés : en français, quel joli nom de ville pour une chat-rade ! À savoir que le mot « charade » est venu en usage dans le courant du XVIIIe siècle, issu du provençal charrada, signifiant une charrette, qui vient de char et qui aura été pris par une métaphore plaisante pour un tas, une charretée de bavardages.

J’espère que les miens ne vous lasseront pas. Poursuivons...

Chapitre IV : Les francs-maçons

LES FRANCS-MAÇONS

 

Ratisbonne est un important centre maçonnique des Rose- Croix d’Or et des illuminati de Bavière qui se réclame de l’Aufklärung (la philosophie des Lumières). Rites et enseignement reposent sur un syncrétisme entre alchimie et christianisme. Retiré à Ratisbonne en 1780, le baron passe en réalité le plus clair de son temps à Paris. Il est l’un de ces esprits insatiables de merveilleux et d’expériences de toutes sortes ; on ne s’étonnera pas de le retrouver dans les milieux maçonniques, d’autant que la franc-maçonnerie européenne est un foyer de diplomates de premier plan.

Importée d’Angleterre en 1723, la maçonnerie spéculative, inspirée en partie de la mouvance rosicrucienne, est animée par un idéal universaliste qui transcende les barrières sociales et nationales. Ce cénacle d’amis choisis fonde un véritable microcosme européen dans lequel les hommes qui se déclarent comme frères se veulent à l’école de la vertu et du perfectionnement moral pour une humanité meilleure.

Louis claude de saint martin portrait au physionotraceLe baron est membre de la loge Les Amis Réunis où il a adhéré en 1773 au rite d’une formation ésotérique, les Philalèthes, sur les traces des sciences secrètes à l’instar de nombreux ordres hermétiques qui pratiquent l’alchimie et la théurgie. La loge restera en activité dans les premières années de la Révolution. Il a également été reçu par Louis-Claude de Saint-Martin, dit « le philosophe inconnu », dans les premiers grades de l’ordre des chevaliers maçons Élus Coëns de l’Univers qui appartient au mouvement illuministe. On ne peut pas dire que Saint-Martin, auteur d’un traité intitulé des Erreurs et de la Vérité, ait eu une haute opinion de son adepte : « C’est un homme qui a beaucoup d’esprit, surtout de l’esprit de cour et de l’esprit du monde. Il a frappé à toutes les portes, il a entendu parler de tout, il a tout lu. Avec cela je ne pourrais pas vous dire encore ce en quoi il est entré [...] Enfin, s’il faut vous le dire, c’est un homme tellement habitué à voir du faux et de l’erreur, qu’il ne cherche que cela dans les meilleures nourritures, ce qui me faisait dire de lui, dans le temps, que c’était un homme qui donnerait trente vérités pour un mensonge. »

Ce n’est pas très honnête de la part de gens qui, se targuant de science, défendent secrètement la magie pour lutter contre les démons... Gleichen, lui, est quelque peu sardonique quand il brosse le portrait de Saint-Martin : « Jeune, aimable, d’une belle figure, doux, modeste, simple, complaisant, se mettant au niveau de tout le monde, et ne parlant jamais des sciences, encore moins de la sienne, il ne ressemblait nullement à un philosophe, plutôt à un petit saint [...]»  Qui doit-on croire ? Peut-être pas cet homme dont mon maître déclare qu’« il niait le lendemain ce dont il était convenu la veille » et qui est l’auteur d’un livre dont « les trois-quarts sont intelligibles ; et dont les pages qu’on ne comprend pas, présentent des objets si neufs et si bizarres, qu’ils amusent l’attention et piquent la curiosité. »

Enfin, il vaut mieux que je sois discrète sur ces appartenances bien que le baron occupe des charges importantes dans l’organisation des convents des Philalèthes, une formation maçonnique internationale qui compte dans la banque ou la haute finance de l’Ancien Régime. Avec son affiliation à ces obédiences ésotériques, il est resté en dehors des puissances maçonniques rivales, les Grandes loges d’Angleterre et de France qui ont fini par se reconnaître mutuellement au lendemain de la guerre de Sept ans. Ignorant les implications politiques de tous ces mouvements, je me contente de constater que, pas plus que les matérialistes de notre époque, les illuministes ne réussissent à percer les secrets de la nature. Quant aux relations avec le divin, ils sont de doux rêveurs, surtout quand le Philosophe inconnu déclare qu’il n’y a qu’un monde, celui que précisément vous appelez « l’autre monde ».

Moi, je vis au jour le jour, sans me poser de questions métaphysiques. Restons pragmatiques dans tous ces cercles diplomatiques et autres : les salons en élargissent l’influence de façon fort agréable. J’aime bien la plupart des grandes dames que l’on a appelées salonnières et qui constituent une exception de la présence féminine dans le monde exclusivement masculin de la franc-maçonnerie, de la République des lettres et des sociétés savantes.

 
 

Date de dernière mise à jour : 02/03/2026