Il faut tout de même que je vous parle de moi. Vous me pardonnerez, je précise tout de suite qu’à part la beauté qui réside dans la souplesse et la grâce, je n’ai rien de ma sainte patronne du VIe siècle. Ermelinde refusa tous les prétendants qui se pressaient autour d’elle et entra au couvent malgré la volonté de ses parents qui l’avaient promise au mariage. Mais je n’aurai pas l’indécence d’évoquer mes amours. « On prétend que les femelles sont plus ardentes que les mâles », lit-on dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. C’est à tort qu’on nous accuse, nous les chats de trop de licence. On m’a fait faire la connaissance d’un matou de noble famille que j’ai honoré de ma confiance, mais ce cher bien-aimé a été bien déloyal...
Permettez-moi d’emprunter à Madame Deshoulières la généalogie de sa chatte Grisette :
Une chatte fut la figure
Que prit la reine des amours.
Et, comme elle est bonne princesse,
Pour éviter l'oisiveté
Elle contenta la tendresse
D'un jeune chat épris de sa beauté,
Tant qu'enfin la folle déesse.
Fit des chatons en quantité.
C'est de cette source divine
Que je tire mon origine.
J’eus de nombreux frères et sœurs, mais comme vous les humains, tous différents, nous avons chacun notre personnalité. Certes, les chats angoras se ressemblent physiquement avec leur belle robe blanche, grise, parfois brune, au point d’avoir suscité un véritable engouement. Mais, au moral, il est difficile d’en trouver deux semblables, pourvus de ma prétendue cruauté, de mon intelligence et de quelques autres caractéristiques – passons sur mon immodestie – pour ne pas dire talents.
Je me présente comme une aristocrate raffinée de bonne maison. On pense à tort que je ne fais que dormir. Je ne chasse jamais mieux les souris que lorsque je suis rassasiée car je ne les dévore pas avidement comme le font les républicains des gouttières. Je suis à l’affût, je reste immobile jusqu’à ce que la souris se soit assez écartée de son trou. Alors, je lance la patte, je dégaine la griffe, je retiens ma proie, je la relâche, je la rattrape : elle ne va déjà pas bien loin, avec mes petits coups de dent répétés, je la relâche à nouveau ; quand elle n’en peut mais, quand elle ne veut plus « jouer », je sonne le glas, c’est la victoire.
Je suis observatrice, patiente, réfléchie, autant de qualités nécessaires pour attraper un oiseau lorsque j’ai envie de prendre l’air. Quelle différence avec la chasse à laquelle mes nobles contemporains à deux pattes s’adonnent ? Un jeu ? Une petite guerre ? Je suis née philosophe en ce siècle qu’on appellera le Siècle des Lumières…Je suis rangée, tranquille, je tiens à mes habitudes, j’apprécie l’ordre et la propreté. J’aime les livres ; je ne leur fais pas subir le sort que leur réservent ces analphabètes de souris ; je me couche dessus et s’ils sont ouverts, j’en tourne les feuillets avec mes griffes. C’est pourquoi je sais tant de choses ; ainsi j’ai appris que les plus grands génies comme Montaigne et d’autres ont rendu hommage à l’intelligence des chats, donc à la mienne. En outre, lorsqu’elles ne m’endorment pas, je prête une oreille attentive aux conversations interminables des hommes qui s’assemblent pour faire et refaire leur monde. Mais je ne suis amie qu’avec ceux qui en sont dignes, je ne ronronne pas avec n’importe qui, je garde toujours mon libre arbitre. Enfin, vous avez compris que je suis capable de raisonnement. À ce sujet, il faut que je vous conte ce qui m’a valu l’appellation de « Kant des chats » par mon illustre maître. Je vais vous raconter l’histoire au passé simple car ce temps est au XVIIIe siècle en usage à l’oral comme à l’écrit.
Mon maître avait une superbe et monumentale glace de toilette – un objet d’art en vérité selon les visiteurs qui admiraient le cadre en bois doré festonné de feuilles et de grappes de raisins. Chaque fois que je passais devant, je ne pouvais m’empêcher de regarder ; c’était une étrangeté, en vérité, cet animal qui me ressemblait ! Je reculai, j’avançai en courant, je reculai à nouveau, je fonçai, je grattai, rien... Le baron avait remarqué mon manège et comme il tenait à me faire plaisir, plus encore à satisfaire sa propre curiosité, un jour, il se livra ou plutôt me livra à une expérience.
Il établit son miroir au beau milieu de la chambre, afin que je puisse en faire le tour. Je vis en effet un chat qui m’était familier, je le revis et je passai derrière la glace à plusieurs reprises pour le rejoindre ; le chat demeurait insaisissable, tout comme d’ailleurs le couple d’oiseaux parfaitement immobiles au fronton, qui semblaient me narguer. Je me plaçai alors au bord du miroir, regardai alternativement d'un côté et de l'autre, et me persuadai qu’il devait être dedans. Il suffirait de se dresser et d’allonger les deux pattes pour l’attraper, mais l’épaisseur n’était pas suffisante pour renfermer un chat, d’ailleurs quelle idée saugrenue ! Ma logique ne pouvait être prise en défaut !
J’ai pénétré plus d’un secret par l’observation, mais ce phénomène était d’un ordre supérieur, hors de mon entendement : je pris le parti d’ignorer définitivement tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un miroir. C’est alors, figurez- vous, que le baron raconta cela à qui voulait l’entendre en déclarant que j’étais bien plus sage que ces humains qui ne mettent jamais de bornes à leurs recherches et veulent toujours atteindre l’inatteignable. J’étais à tout le moins le « Kant des chats » ! Je confesse que j’étais assez déçue, mais je n’avais eu tout simplement plus envie de perdre mon temps, sans compter, comme je suis plutôt prudente, que je ne voulais courir aucun danger. Certes, ce n’était pas de l’eau, mais j’avais eu connaissance de la triste fin deSélima, la chatte du poète Thomas Gray, qui était tombée dans une bassine d’eau à force de convoiter les poissons ou de regarder le chat qui possiblement s’y trouvait et s’était noyée ! À beaucoup d’égards, j’ai tiré la leçon de l’ode qui lui est dédiée :
[...] Du poisson ! Pour un tel butin Chatte ferait ce que pour de l’or fait la femme !
Elle allongea les doigts, soit dit sans épigramme Sur le rebord...
Et puis dans le bassin
Tomba tête en avant. Le Diable
Rit d’un rire incommensurable !
[...] Apprenez donc, jeunes Beautés
Qu’un faux pas n’est jamais fait qu’avec une entorse,
Qu’audace est bien souvent prélude de divorce,
Que tous désirs ne sont pas voluptés,
Et que le clinquant, d’aventure,
N’a de l’or que la couverture.
De cette expérience, il est demeuré une complicité tacite entre lui et moi. Aucun n’en a voulu à l’autre. Au contraire : l’histoire fit longtemps le tour des salons, et fut cent fois racontée à la duchesse de Choiseul qui en faisait ses délices. J’étais partie à la conquête de la célébrité...
En toute confidence : j’ai enfin appris à quoi sert une glace, mais je n’en ai pas besoin pour lisser ma robe. Quant à mon cher baron, sa prédilection pour les miroirs ne lui viendrait-elle pas de son séjour à la cour de Bayreuth ? Il paraît que peints ou non, le cabinet dans lequel Wilhelmine écrivait en était orné, au-dessus du manteau de la cheminée, incrustés dans les meubles, jusque sur le parquet, et la mode s’en était répandue en Allemagne. Cette lubie mise à part, j’aurais bien aimé connaître la margravine, mais la duchesse suffit à notre bonheur.
Elle aime les animaux, mais n’a pas de chat : je ne suis pas en concurrence avec sa ménagerie de Chanteloup qu’elle est très fière de faire comparaître devant ses visiteurs. Ce jour-là, elle les présente à son voisin l’archevêque de Tours. Les moutons avancent sur le gazon devant le château, on les laisse même entrer dans le salon en compagnie d’un superbe bélier nommé Cathédrale ; les chiens aboient et Cathédrale s’enfuit après une longue glissade sur le parquet, sous les rires de l’assistance. On présente ensuite les aras, les uns bleus, les autres rouges : ce sont les gardes françaises et les gardes suisses de Chanteloup et l’évêque leur donne des noix. Viennent les makis que l’on dit jolis comme des petits chats, avec une longue queue et un long museau : on leur donne des pommes. Entre un singe habillé en grenadier : on lui donne des dragées. On évite l’entrée des vaches car il est déjà tard. Monseigneur monte dans son carrosse, enchanté de la manière dont la duchesse dresse les animaux les plus divers Mais « Le bonheur des habitants serait complet s’il n’était troublé par la misère de la province ; on y meurt littéralement de faim, le pain vaut 4 sols et le reste est à proportion. La duchesse de Choiseul distribue des aumônes en quantité, mais ce n’est pas suffisant. Elle visite les pauvres, elle leur porte des secours en argent, en nature. Aussi est-elle adorée de toute la province ». Comme une sainte...