Discours philosophique (La Mettrie)

  Je me propose de prouver que la philosophie, toute contraire qu’elle est à la morale & et à la religion, non seulement ne peut détruire ces deux liens de la société, comme on le croit communément, mais ne peut que les resserrer et les fortifier de plus en plus. Une dissertation de cette importance, si elle est bien faite, vaudra bien, à mon avis, une de ces préfaces triviales, où l’auteur, humblement à genoux devant le public, s’encense cependant avec sa modestie ordinaire : et j’espère qu’on ne la trouvera pas à la tête d’ouvrages de la nature de ceux que j’ose réimprimer, malgré tous les cris d’une haine qui ne mérite que le plus parfait mépris.
 Ouvrez les yeux, vous verrez affiché de toutes parts :
« Preuves de l’existence de dieu par les merveilles de la nature »
« Preuves de l’immortalité de l’âme par la géométrie et l’algèbre »
« La religion prouvée par les faits »
« Théologie physique ».
   Et tant d’autres livres semblables. Lisez-les, sans autre préparation, vous serez persuadé que la philosophie est par elle-même favorable à la religion et à la morale, et qu’enfin l’étude de la nature est le plus court chemin pour arriver tant à la connaissance de son adorable auteur, qu’à l’intelligence des vérités morales et révélées. Livrez-vous ensuite à ce genre d’étude ; et sans embrasser toute cette vaste étendue de physique, de botanique, de chimie, d’histoire naturelle, d’anatomie, sans vous donner la peine de lire les meilleurs ouvrages des philosophes de tous les siècles, faites-vous médecin seulement, à coup sûr vous le serez comme les autres. Vous reconnaîtrez la vanité de vos déclamateurs, soit qu’ils fassent retentir nos temples, soit qu’ils se récrient éloquemment dans leurs ouvrages sur les merveilles de la nature ; et suivant l’homme pas à pas, dans ce qu’il tient de ses divers âges, dans ses passions, dans ses maladies, dans sa structure, comparée à celle des animaux, vous conviendrez que la foi seule nous conduit à la croyance d’un être suprême ; et que l’homme, organisé comme les autres animaux, pour quelques degrés d’intelligence de plus, soumis aux mêmes lois, n’en doit pas moins subir le même sort. Ainsi du fait de cette immortalité  glorieuse, du haut de cette belle machine théologique, vous descendrez, comme d’une  gloire d’opéra, dans ce parterre physique, d’où ne voyant partout autour de vous que matière éternelle, & formes qui se succèdent & périssent sans cesse, confus, vous avouerez qu’une entière destruction attend tous les corps animés. Et enfin ce tronc du système des moeurs parfaitement déraciné par la philosophie avec la morale, et la théologie avec la raison, vous paraîtront frivoles et impuissants.Tel est le premier point de vue & le plan de ce discours ; avançons & développons toutes ces idées vagues & générales.
   La philosophie, aux recherches de laquelle tout est soumis, est soumise elle-même à la nature, comme une fille à sa mère. Elle a cela de commun avec la vraie médecine, qu’elle se fait honneur de cet esclavage, qu’elle n’en connaît point d’autre, & n’entend point d’autre voix. Tout ce qui n’est pas puisé dans le sein même de la nature, tout ce qui n’est pas phénomènes, causes, effets, science des choses, en un mot, ne regarde en rien la philosophie, & vient d’une source qui lui est étrangère.
   Telle est la morale ; fruit arbitraire de la politique, qui peut à juste titre revendiquer ce qu’on lui a injustement usurpé. Nous verrons dans la suite, pourquoi elle a mérité d’être mise au nombre des parties de la philosophie, à laquelle il est évident que proprement elle n’appartient pas.
Les hommes ayant formé le projet de vivre ensemble, il a fallu former un système de mœurs politiques, pour la sûreté de ce commerce : & comme ce sont des animaux indociles, difficiles à dompter, & courant  spontanément au bien-être,  per fas & ne fas, ceux qui par leurs sages & leur génie ont été dignes d’être placés à la tête des autres, ont sagement appelé la religion au secours des règles & des lois, trop sensés, pour pouvoir prendre une autorité absolue sur l’impétueuse imagination d’un peuple turbulent & frivole. Elle a paru les yeux couverts d’un bandeau sacré ; & bientôt elle a été entourée de toute cette multitude qui écoute bouche béante & d’un air stupéfait les merveilles dont elle est avide ; merveilles qui la contiennent, ô prodige ! d’autant plus qu’elle les comprend moins.
   Au double frein de la morale & de la religion, on a prudemment ajouté celui des supplices. Les bonnes, & surtout les grandes actions n’ont point été sans récompense, ni les mauvaises sans punition & le funeste exemple des coupables a retenu ceux qui allaient le devenir. Sans les gibets, les roues, les potences, les échafauds, tous ces hommes vils, rebut de la nature entière, qui pour de l’argent étrangleraient l’univers, malgré le jeu de toutes ces merveilleuses machines, le plus faible n’eût point été à l’abri du plus fort.
   Puisque la morale tire son origine de la politique, comme les lois & et les bourreaux ; il s’ensuit qu’elle n’est point l’ouvrage de la nature, ni par conséquent de la philosophie, ou de la raison, tous termes synonymes.
   De là encore il n’est pas surprenant que la philosophie ne conduise point à la morale, pour se joindre à elle, pour prendre son parti, & l’appuyer de ses propres forces. Mais il ne faut pas croire pour cela qu’elle nous y conduise, comme à l’ennemi, pour l’exterminer ; si elle marche avec elle, le flambeau à la main, c’est pour la reconnaître en quelque sorte, & juger de sang-froid de la différence essentielle de leurs intérêts.
Autant les choses sont différentes des mœurs, le sentiment des lois, & la vérité de toute convention arbitraire, autant la philosophie est différente de la morale ; ou si l’on veut, autant la morale de la nature (car elle a la sienne) diffère de celle qu’un art admirable a sagement inventée. Si celle-ci paraît pénétrée de respect pour la céleste source dont elle est émanée (la religion), l’autre n’en a pas un moins profond pour la vérité, ou pour ce qui en a même la simple apparence, ni un moindre attachement à ses goûts, ses plaisirs, & en général à la volupté. La religion est la boussole de l’une, le plaisir celle de l’autre, en tant qu’elle sent ; la vérité en tant qu’elle pense.
   Ecoutez la première : elle vous ordonnera impérieusement de vous vaincre vous-mêmes ; décidant sans balancer que rien n’est plus facile, & que « pour être vertueux, il ne faut que vouloir ». Prêtez l’oreille à la seconde ; elle vous invitera à suivre vos penchants, vos amours et tout ce qui vous plaît : ou plutôt dès lors vous les avez déjà suivis. Eh ! que le plaisir qu’elle nous inspire, nous fait bien sentir, sans tant de raisonnements superflus, que ce n’est que par lui qu’on peut être heureux !
   Ici, il n’y a  qu’à se laisser doucement aller aux agréables impulsions de la nature ; là il faut se raidir, se regimber  contre elle. Ici, il suffit de se conformer à soi-même, d’être ce qu’on est, & en quelque sorte, de se ressembler ; là, il faut ressembler aux autres malgré soi, vivre & presque penser comme eux. Quelle comédie !
   Le philosophe a pour objet ce qui lui paraît vrai ou faux, abstraction faite de toutes conséquences : le législateur, peu inquiet de la vérité, craignant même peut-être (faute de philosophie, comme on le verra) qu’elle ne transpire, ne s’occupe que du juste & de l’injuste, du bien & du mal moral ? D’un côté, tout ce qui paraît être dans la nature, est appelé vrai ; & on donne le nom de faux à tout ce qui n’y est point, à tout ce qui est contredit par l’observation & par l’expérience : de l’autre, tout  ce qui favorise la société est décoré du nom de juste, d’équitable, &c. tout ce qui blesse ses intérêts, est flétri du nom d’injuste ; en un mot, la morale conduit à l’équité, à la justice, &c. & la philosophie, tant leurs objets sont divers, à la vérité.
   La morale de la nature, ou de la philosophie, est donc aussi différente de celle de la religion & de la politique, mère de l’une & de l’autre, que la nature l’est de l’art. diamétralement opposées, jusqu’à se tourner le dos, qu’en faut-il conclure, sinon que la philosophie est absolument inconciliable avec la morale, la religion & la politique. Rivales triomphantes dans la société, honteusement humiliées dans la solitude du cabinet & au flambeau de la raison : humiliées surtout par les vains efforts mêmes que tant d’habiles gens ont fait pour les accorder ensemble.
   La nature aurait-elle tort d’être ainsi faite, & la raison de parler son langage, d’appuyer ses penchants & de favoriser tous ses goûts ? La société d’un autre côté aurait-elle tort à son tour de ne pas se mouler sur la nature ? Il est ridicule de demander l’un, & tout à fait extravagant de proposer l’autre.La philosophie est absolument inconciliable avec la morale, la religion & la politique, rivales triomphantes dans la société, honteusement humiliées dans la solitude du cabinet & au flambeau de la raison : humiliées surtout par les vains efforts même que tant d’habiles gens ont faits pour les accorder ensemble. 
Et la nature aurait-elle tort d’être ainsi faite, & la raison de parler son langage, s’appuyer ses penchants & de favoriser tous ses goûts ? la société d’un autre côté aurait-elle tort à son tour de ne pas se mouler sur la nature ? Il est ridicule de demander l’un, & tout à fait extravagant de proposer l’autre.
   Mauvais moule sans doute pour former une société, que celui d’une raison, si peu à la portée de la plupart des hommes, que ceux qui l’ont le plus cultivée, peuvent seuls en sentir l’importance & le prix ! Mais aussi, plus mauvais moule encore pour former un philosophe, celui des préjugés & des erreurs qui sont la base fondamentale de la société.
(pp. 7-8)

eine ce qui flatte leur amour propre ; & ils étaient d’autant plus faciles à séduire, que leur supériorité sur les autres animaux les avait déjà aidés à se laisser éblouir. Ils ont cru qu’un peu de boue organisée pouvait être immortel.
   La nature désavoue cependant cette doctrine puérile : c’est comme une écume qu’elle rejette & laisse au loin sur le rivage de la mer théologique ; &, si l’on me permet de continuer de parler métaphoriquement, j’oserais dire que tous les rayons qui partent du sein de la nature, fortifiés & comme réfléchis par le précieux miroir de la philosophie, détruisent & mettent en poudre un dogme qui n’est fondé que sur la prétendue utilité morale dont il peut être. Quelle preuve en demandez-vous ? Mes ouvrages même, puisqu’ils ne tendent qu’à ce but ; ainsi que tant d’autres beaucoup mieux faits, ou plus savants, s’il faut l’être pour démontrer ce qui saute aux yeux de toutes parts : qu’il n’y a qu’une vie, & que l’homme le plus superbe les établit en vain sur une vanité mortelle comme lui. Oui, & nul sage n’en disconvient, l’orgueilleux monarque meurt tout entier, comme le sujet modeste & le chien fidèle : vérité terrible, si l’on veut, mais pour ces esprits dont l’enfance est l’âge éternel ; ces esprits auxquels un fantôme fait peur ; car elle ne laisse pas plus de doute que de crainte chez ceux qui sont tant soit peu capables de réfléchir ; chez ceux qui ne détournent pas la vue de ce qui la frappe à chaque instant d’une façon si vive & si claire ; chez ceux enfin qui ont acquis, pour le dire ainsi, plus de maturité que d’adolescence.
   Mais si la philosophie est contraire aux conventions sociales, aux principaux dogmes de la religion, aux mœurs, elle rompt les liens qui tiennent les hommes entr’eux ! Elle sape l’édifice de la politique par ses fondements !
   Esprits sans profondeur, & sans justesse, quelle terreur panique vous effarouche ! Quel jugement précipité vous emporte au-delà du but & de la vérité ! Si ceux qui tiennent les rênes des empires, ne réfléchissaient pas plus solidement, O le bel honneur, & la brillante gloire qui leur en reviendrait ! La philosophie prise pour un poison dangereux, la philosophie, ce solide pivot de l’éloquence, cette lymphe nourricière de la raison, serait proscrite de nos conversations, & de nos écrits ; impérieuse & tyrannique reine, on n’oserait en prononcer même le nom, sans craindre la Sibérie : & les philosophes chassés & bannis, comme perturbateurs, auraient le même sort que les prétendus médecins de Rome.
   Non, erreur sans doute, non, la philosophie ne rompt ni ne peut rompre les chaînes de la société. Le poison est dans les écrits des philosophes, comme le bonheur dans les chansons, ou comme l’esprit dans les bergers de Fontenelle. On chante un bonheur imaginaire ; on donne aux bergers dans une églogue un esprit qu’ils n’ont pas :on suppose dangereux ce qui est bien éloigné de l’être ; car la frappe, dont nous avons parlé, bien différente de celle de nos tranchées, est idéale, métaphysique, & par conséquent elle ne peut rien détruire, ni renverser, si ce n’est hypothétiquement. Or qu’est-ce que renverser dans une hypothèse les usages introduits & accrédités dans la vie civile ? C’est n’y point toucher réellement, & les laisser dans toute leur vigueur.
Je vais tâcher de prouver ma thèse par des raisonnements sans réplique.

[pp. 11-13 de l’édition de 1796] On peut se procurer le texte intégral dans une édition récente, accessible, celle de Coda, par exemple.

   La politique, entourée de tous ses ministres, va criant dans les places publiques, dans les chaires, & presque sur les toits : Le corps n’est rien, l’âme est tout ; mortels sauvez-vous, quoi qu’il vous en coûte. Les philosophes rient, mais ils écrivent tranquillement ; pour apôtres & pour ministres, ils n’ont qu’un petit nombre de sectateurs aussi doux & aussi paisibles qu’eux, qui peuvent bien se réjouir d’augmenter leur troupeau, & d’enrichir leur domaine de l’heureuse acquisition de quelques beaux génies, mais qui seraient au désespoir de suspendre un moment le grand courant des choses civiles, loin de vouloir, comme on l’imagine communément, tout bouleverser. 
 Mais écrire en philosophe, c’est enseigner le matérialisme ! Eh bien ! quel mal ! Si ce matérialisme est fondé, s’il est l’évident résultat de toutes les observations & expériences des plus grands philosophes & médecins ; si l’on n’embrasse ce système, qu’après avoir attentivement suivi la nature, fait les mêmes pas assidument avec elle dans toute l’étendue du règne animal, & pour ainsi dire après avoir approfondi l’homme dans tous ses âges & dans tous ses états ? Si l’orthodoxe suit le philosophe plutôt qu’il ne l’évite ; s’il ne cherche ni ne forge exprès sa doctrine, s’il la rencontre en quelque sorte, qu’elle se trouve à la suite de ses recherches & comme sur ses pas, est-ce donc un crime de la publier ? La vérité même ne vaudrait-elle donc pas la peine qu’on se baissât en quelque sorte pour la ramasser ? Les prêtres déclament, échauffent les esprits par des promesses magnifiques, bien dignes d’enfler un sermon éloquent ; ils prouvent tout ce qu’ils avancent, sans se donner la peine de raisonner ; ils veulent enfin qu’on s’en rapporte à dieu : & leurs foudres sont prêts à écraser & réduire en poudre qui conque est assez raisonnable pour ne pas vouloir croire aveuglément tout ce qui révolte le plus la raison. Que les philosophes se conduisent plus sagement ! Pour ne rien promettre, ils n’en sont pas quittes à si bon marché ; ils payent en choses sensées & en raisonnements solides, ce qui ne coûtent aux autres que du poumon & une éloquence aussi vaine que leurs promesses. Or le raisonnement pourrait-il être dangereux, lui qui n’a jamais fait ni enthousiaste, ni secte, ni même théologien.
   Entrons dans un plus grand détail, pour prouver plus clairement que la philosophie la plus hardie n’est point essentiellement contraire aux bonnes mœurs, & ne traîne en un mot aucune sorte de danger à sa suite.
[p.14-15]


   Qui vit en citoyen, peut écrire en philosophe.
   Voulez-vous d’autres arguments favorables à l’innocence de la philosophie ? Dans la foule qui se présente, je ne choisirai que les plus frappants.
[pp. 16-26] 


   Oui, vous avez raison, magistrats, ministres, législateurs, d’exciter les hommes par tous les moyens possibles, moins à faire un bien dont vous vous inquiétez peut-être fort peu, qu’à concourir à l’avantage de la société, qui est votre point capital, puisque vous y trouvez votre sûreté. Mais pourquoi ne pas nous accorder aussi avec la même candeur & la même impartialité, que des vérités spéculatives ne sont point dangereuses, & que quand je prouverai que l’autre vie est une chimère, cela n’empêchera pas le peuple d’aller son train, de respecter la vie & la bourse des autres, & de croire aux préjugés les plus ridicules, plus que je ne crois à ce qui me semble la vérité même.
[pp. 27-39] 

 
   Voilà mon âme toute nue. Pour avoir dit librement ce que je pense, il ne faut donc pas croire que je sois ennemi des bonnes mœurs, ni que j’en aie de mauvaises. Si impura est pagina mihi, vita proba.  Je ne suis pas plus Spinosiste pour avoir fait  L’Homme machine, & exposé le Systême d’Epicure,  que méchant, pour avoir fait une satyre contre les plus charlatans de mes confrères ; que vain, pour avoir critiqué nos beaux esprits ; que débauché, pour avoir osé manier le délicat pinceau de la volupté. Enfin quoique j’aie fait main basse sur les remords, comme philosophe, si ma doctrine était dangereuse (ce que je défie le plus acharné de mes ennemis de prouver) j’en aurais moi-même comme citoyen.
[pp. 40-52]

 
   Je ne prétends pas insinuer par là qu’on doive tout mettre en œuvre pour endoctriner le peuple & l’admettre aux mystères de la nature. Je sens trop bien sue la tortue ne peut courir, les animaux rampants voler, ni les aveugles voir. Tout ce que je désire, c’est que ceux qui tiennent le timon de l’état, soient un peu philosophes ; tout ce que je pense, c’est qu’ils ne sauraient l’être trop. En effet, j’en ai déjà fait sentir l’avantage par les plus grands exemples Plus les princes ou leurs ministres seront philosophes, plus ils seront à portée de sentir la différence essentielle qui se trouve entre leurs caprices, leur tyrannie, leurs lois, leur religion, la vérité, l’équité, la justice ; & par conséquent plus ils seront en état de servir l’humanité & de mériter de leurs sujets, plus aussi ils seront à portée de connaître que la philosophie, loin d’être dangereuse, ne peut qu’être utile & salutaire ; plus ils permettront volontiers aux savants de répandre leurs lumières à pleines mains ; plus ils comprendront enfin, qu’aigles de l’espèce humaine, faits pour s’élever, si ceux-ci combattent philosophiquement les préjugés des uns, c’est pour que ceux qui seront capables de saisir leur doctrine, s’en servent, & les fassent valoir au profit de la société, lorsqu’ils les croiront nécessaires.
[pp. 54-61]


   Quoi qu’il en soit, aussi tranquille sur le sort de mes ouvrages, que sur le mien propre, j’attesterai du moins que j’ai regardé la plupart de mes contemporains, comme des préjugés ambulants, que je n’ai pas plus brigué leur suffrage, que craint leur blâme, ou leur censure ; & qu’enfin content & trop honoré de ce petit nombre de lecteurs dont parle Horace, & qu’un esprit solide préfèrera toujours au reste du monde entier, j’ai tout sacrifié au brillant spectre qui m’a séduit. Et certes, s’il est dans mes écrits quelques beautés neuves et hardies, un certain feu, quelque étincelle de génie enfin, je dois tout à ce courage philosophique, qui m’a fait concevoir la plus haute & la plus téméraire entreprise.
   Mon naufrage & tous les malheurs qui l’ont suivi sont au reste faciles à oublier dans un port aussi glorieux & aussi digne d’un philosophe ; j’y bois à longs traits l’oubli de tous les dangers que j’ai courus. Eh ! le moyen de se repentir d’une aussi heureuse faute que la mienne !
 

Discours préliminaire, (Œuvres philosophiques, éd. de 1796, Berlin.)

Date de dernière mise à jour : 26/07/2024