L'enfance et la jeunesse de Madame d'Epinay

D'après l'histoire de Madame de Montbrillant

Un roman épistolaire intitulé Les contre-confessions car inspiré par l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau. Mais comme l'ont remarqué les frères Goncourt, si les Confessions sont l'histoire d'un homme, l'histoire d'Emilie derrière qui Madame d'Epinay se cache et se révèle est le reflet de toute une société. Un ouvrage monumental en vérité !

En 1756, Louise d’Epinay (Emilie) a trente ans et est officiellement séparée de son mari. Elle a rompu avec son premier amant M. de Francueil et s’est prise de passion pour Grimm (alias M. Volx dans le roman). Elle se met à l’ouvrage. C’est la lecture des premiers manuscrits de la Nouvelle Héloïse qui lui en donne l’idée. Rousseau, (alias M. René dans le roman) qui se soucie de son avais, les lui a prêtés. Une nouvelle femme est née. « C’est dans cet état d’esprit qu’elle s’assied à son bureau et entreprend de rédiger les premiers feuillets d’une histoire qui en comptera finalement près de deux mille trois cents », écrit Elisabeth de Badinter dans sa préface. « Le manuscrit laissé par Madame d’Epinay ne fut publié qu’en 1818, trente-cinq ans après sa mort, sans qu’on at jamais su si elle voulait le rendre public. 

Noptre compte rendu de lecture se limitera à la période de l'enfance et de la jeunesse  d'une grande dame que nous considérons comme une pionnière de l'émanciaption des femmes et dont il convient de célébrer le tricentenaire de sa naissance…

Emilie de Gondrecourt devient Madame de Montbrillant

Emilie de Gondrecourt a dix ans à la mort de son père. La marquise de Beaufort sa grand-tante fait appel au marquis de Lisieux et l’exhorte à accepter d’être son tuteur ; elle estime qu’il faudra étudier et suivre cette enfant "sans relâche » « Venez essuyer les larmes de ma nièce qui se laisse abattre au lieu d’agir  ; venez la guider. » On est en décembre 1735. Pendant la maladie de son père la petite a été placée chez sa tante de Bernon, la sœur cadette de sa mère. Son oncle paternel, le comte de Gersay vit en province, loin de la Cour ; il lui fait comprendre que jusqu’alors elle a été gâtée par toutes « les adulations » de ceux qui avaient besoin de son père, lieutenant général commandant d’une province ». Désormais, elle n’a plus rien et « devra prendre pour grâce » tout ce qu’on fera pour elle et se défaire d’une certaine hauteur. Sa mère étant en voyage à Phalsburg pour régler ses affaires, elle est donc élevée ave sa cousine Mimi qui n’a que cinq ans qui reçoit une éducation complète alors que sa mère à elle a préconisé pour des raisons financières de se limiter au maître d’‘écriture. Mais grande est la curiosité intellectuelle de la petite et elle profite autant que faire se peut des leçons de Mademoiselle Anselme, la gouvernante de Mimi. « Oh ! comme je vais être savante et ma mère ne me reconnaîtra plus à son retour. J’ai entendu dire quelquefois à mon père tout bas, et à ma bonne maman de Beaufort (puisqu’elle veut bien que je lui donne ce nom) que j’avais de l’esprit ; si cela est, je ferai bien des progrès, et si je ne suis pas riche, j’aurai bien d’autres avantages. Si je pouvais aussi avoir de la figure ! Quand je serai grande, je serai peut-être jolie ? Je vous assure, ma chère cousine, que je le voudrais afin que ma tante Bernon ne m’appelle plus laideron. En tout cas, je veux bien être sage et bien vertueuse ; ma mère dit que la vertu est le premier trésor. Il faut bien que cela soit, car tout le monde dit comme elle. » écrit-elle en janvier 1736. Elle ne tarde pas à déchanter quand elle se rend compte que sa tante Bernon est souvent de méchante humeur à son égard.

Quant à sa mère, elle blâme Madame de Beaufort de la laisser causer et aller et venir seule à seule avec sa cousine : « Prouvez-leur que leur conduite est d’un pédantisme absurde, et allez tête levée, mon enfant. Je vous renierais pour ma famille des Gondrecourt si vous nourrissiez dans votre cœur de l’amour pour le fils d’un homme de fortune. Du pain et de l’honneur, mon enfant, il ne faut que cela pour vivre. » Il ne faut pas se soumettre à l’usage par crainte du blâme, se soumettre aux intentions des parents. Est-on vraiment obligée d’obéir à ses parents quand ils veulent nous marier contre notre goût ? demande Emilie à son tuteur, M. de Lisieux, lors du mariage de sa cousine de Beaufort avec le président de Sally qui n’inspire que de la répugnance à la jeune fille. La question est éludée.

Emilie continuera à correspondre avec Madame de Sally. « Il faut que je vous écrive. J’en ai besoin pour ma consolation ; mais j’aurais encore plus besoin de vous voir, car le moyen de vous adresser mes jérémiades ? Il faudrait écrire vingt-huit pages, et pour vous mander quoi ? Que mon mari m’adore, et que cela m’ennuie. Vous me croiriez folle, et vous ne vous tromperiez que de date ; car si cela continue, je finirai par le devenir.

Quant à Emilie qui se sent de l’attirance pour son cousin devenu M. de Montbrillant du nom de la terre qui lui a été offerte, elle vient d’avoir dix-sept ans et ledit cousin a écrit à sa mère « une lettre très jolie" à ce sujet dont on ne lui a lu que des bribes. Le jeune homme lui écrit, elle en est heureuse, mais sa mère lit les lettres avant de les lui remettre. Analysant l’éducation des jeunes filles, Emilie déplore que les donneurs de leçons ne brillent pas par l’exemple. Elle relève i de réelles contradictions entre les préceptes qu’on leur dit de suivre et la conduite qu’on leur fait tenir. Ainsi, pourquoi leur inculque-t-on « l’art de plaire » alors qu’on leur fait un crime de "donner leur cœur." Que de bizarreries !

Madame de Sally est très intéressée par ces réflexions, mais elle doute que le cousin dont la conduite laisse à désirer convienne à son amie.  « Donnez-vous le temps de l’examiner, et en attendant, s’il se présente pour vous un bon parti, ne manquez pas de l’accepter. C’est le conseil de votre fidèle cousine. Madame de Sally insistera à diverses reprises : « Laissez cette folle passion qui vous rend malheureuse (…) Cet homme ne peut jamais vous convenir. Il est libertin ; il n’a ni principe, ni délicatesse ; il n’est point sensible. « Serait-il possible que vous eussiez raison ? » répond Emilie. Malgré ses inquiétudes, elle garde espoir ; après tout, il n’a que vingt-et-un an. Son caractère n’est pas sans ressource. Et le mariage se fera. Après des tractations financières, on se met d’accord : Le comte de Gersay, l’oncle d’Emilie, son tuteur, Monsieur de Lisieux et le père du jeune homme, M. de Bernon.

Le comte de Gersay à sa nièce : "Ecoute, mon Emilie, ce n’est pas tout que d’être opulente ; ne va pas oublier que tu ne l’as pas toujours été. Conserve la crainte de Dieu, et prends confiance dans la Providence (…) On dit que ton mari devient tous les jours plus joli garçon. Je veux lui écrire : je prétends qu’il te rende heureuse : mais heureuse, là ! qu’il n’y manque rien. »

Le 2 janvier 1746, Emilie brosse un tableau presque idyllique des premiers jours de sa vie de femme mariée : « A quatre heures, mon mari sort. Je trouve seulement que c’est un peu de bonne heure, d’autant qu’il ne rentre guère avant le souper. Mais il m’a bien promis que, dès que mon carrosse sera prêt, nous sortirons souvent ensemble. Enfin, pendant son absence, je via m’enfermer dans sa bibliothèque, dont il m’a confié la clef. Là, je dévore tous les livres qui me tombent sous la main. Vous savez qu’on ne m’a jamais laissée lire que des livres de dévotion, et l’Histoire ancienne de M. Rollin… Je passe dans cette bibliothèque des moments délicieux. Ah !  Si mon mari y était avec moi ! »

Le comte de Gersay s’adressant à Madame de Gondrecourt : « Je partage de tout mon cœur, ma chère sœur, la joie que vous donne le mariage de ma nièce, mais je ne saurais partager les craintes que vous me donnez sans cesse pour l’avenir et la légèreté de celui-ci et la mauvaise humeur de celle-là… »

Car voilà que le jeune époux rentre de plus en plus tard : « Jusqu’à présent je n’avais osé lui en faire de reproches sérieux, quelque chagrin que j’en ressentisse. Dimanche il rentra à minuit. J’espérais, comme il n’était pas fort tard, qu’il viendrait dans ma chambre. Mais non ! J’attendis une grande heure. Je me mourais d’envie de l’aller trouver, mais je craignais de lui déplaire ou qu’il ne crût que je l’espionnais. » En fait, il souffrait d’une indigestion et Emilie passa toute la nuit à son chevet. Le lendemain, il sortit contre l’avis du médecin. Cela ne faisait pas trois mois qu’ils étaient mariés que le jeune époux trompait sa femme avec « une fille de la Comédie ». Puis il s’absenta six mois en tournée de fermier général, une longue absence, insupportable pour une femme amoureuse…Huit jours, après son départ, plusieurs créanciers se présentaient qui n’étaient pas compris sur la liste et qui prétendaient se faire payer. Madame de Sally avait vu juste…

Date de dernière mise à jour : 25/08/2026