Quant à Emilie qui se sent de l’attirance pour son cousin devenu M. de Montbrillant du nom de la terre qui lui a été offerte, elle vient d’avoir dix-sept ans et ledit cousin a écrit à sa mère « une lettre très jolie" à ce sujet dont on ne lui a lu que des bribes. Le jeune homme lui écrit, elle en est heureuse, mais sa mère lit les lettres avant de les lui remettre. Analysant l’éducation des jeunes filles, Emilie déplore que les donneurs de leçons ne brillent pas par l’exemple. Elle relève i de réelles contradictions entre les préceptes qu’on leur dit de suivre et la conduite qu’on leur fait tenir. Ainsi, pourquoi leur inculque-t-on « l’art de plaire » alors qu’on leur fait un crime de "donner leur cœur." Que de bizarreries !
Madame de Sally est très intéressée par ces réflexions, mais elle doute que le cousin dont la conduite laisse à désirer convienne à son amie. « Donnez-vous le temps de l’examiner, et en attendant, s’il se présente pour vous un bon parti, ne manquez pas de l’accepter. C’est le conseil de votre fidèle cousine. Madame de Sally insistera à diverses reprises : « Laissez cette folle passion qui vous rend malheureuse (…) Cet homme ne peut jamais vous convenir. Il est libertin ; il n’a ni principe, ni délicatesse ; il n’est point sensible. « Serait-il possible que vous eussiez raison ? » répond Emilie. Malgré ses inquiétudes, elle garde espoir ; après tout, il n’a que vingt-et-un an. Son caractère n’est pas sans ressource. Et le mariage se fera. Après des tractations financières, on se met d’accord : Le comte de Gersay, l’oncle d’Emilie, son tuteur, Monsieur de Lisieux et le père du jeune homme, M. de Bernon.
Le comte de Gersay à sa nièce : "Ecoute, mon Emilie, ce n’est pas tout que d’être opulente ; ne va pas oublier que tu ne l’as pas toujours été. Conserve la crainte de Dieu, et prends confiance dans la Providence (…) On dit que ton mari devient tous les jours plus joli garçon. Je veux lui écrire : je prétends qu’il te rende heureuse : mais heureuse, là ! qu’il n’y manque rien. »
Le 2 janvier 1746, Emilie brosse un tableau presque idyllique des premiers jours de sa vie de femme mariée : « A quatre heures, mon mari sort. Je trouve seulement que c’est un peu de bonne heure, d’autant qu’il ne rentre guère avant le souper. Mais il m’a bien promis que, dès que mon carrosse sera prêt, nous sortirons souvent ensemble. Enfin, pendant son absence, je via m’enfermer dans sa bibliothèque, dont il m’a confié la clef. Là, je dévore tous les livres qui me tombent sous la main. Vous savez qu’on ne m’a jamais laissée lire que des livres de dévotion, et l’Histoire ancienne de M. Rollin… Je passe dans cette bibliothèque des moments délicieux. Ah ! Si mon mari y était avec moi ! »
Le comte de Gersay s’adressant à Madame de Gondrecourt : « Je partage de tout mon cœur, ma chère sœur, la joie que vous donne le mariage de ma nièce, mais je ne saurais partager les craintes que vous me donnez sans cesse pour l’avenir et la légèreté de celui-ci et la mauvaise humeur de celle-là… »
Car voilà que le jeune époux rentre de plus en plus tard : « Jusqu’à présent je n’avais osé lui en faire de reproches sérieux, quelque chagrin que j’en ressentisse. Dimanche il rentra à minuit. J’espérais, comme il n’était pas fort tard, qu’il viendrait dans ma chambre. Mais non ! J’attendis une grande heure. Je me mourais d’envie de l’aller trouver, mais je craignais de lui déplaire ou qu’il ne crût que je l’espionnais. » En fait, il souffrait d’une indigestion et Emilie passa toute la nuit à son chevet. Le lendemain, il sortit contre l’avis du médecin. Cela ne faisait pas trois mois qu’ils étaient mariés que le jeune époux trompait sa femme avec « une fille de la Comédie ». Puis il s’absenta six mois en tournée de fermier général, une longue absence, insupportable pour une femme amoureuse…Huit jours, après son départ, plusieurs créanciers se présentaient qui n’étaient pas compris sur la liste et qui prétendaient se faire payer. Madame de Sally avait vu juste…