Lettres à Condorcet

Les 57 lettres et billets de Julie de Lespinasse à Condorcet publiés par Jean-Noël Pascal nous donnent à connaître deux êtres unis dans une même et sincère amitié : la destinée tragique d’une salonnière, les qualités humaines d’un brillant savant. Cette correspondance débute en 1769. Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet n’a que 26 ans, mais n’est déjà plus un inconnu ; il est remarqué par Jean-le-Rond D’Alembert qui vit étroitement dans la société de Julie-Jeanne-Eléonore de Lespinasse à qui il voue un amour impossible. Ces lettres couvrent une période de sept années qui s’étend de la relation amoureuse de Julie avec le marquis de Mora jusqu’à la mort de l’épistolière. Au début, c’est à quatre mains que d’Alembert et Julie écrivent au jeune mathématicien sur un ton protecteur et donneur de conseils, qu’explique la différence d’âge. Mais peu à peu, le « bon Condorcet » comme le désigne Julie devient le confident de celle-ci et cette correspondance devient plus intime tandis que la relation amicale s'approfondit.

Pas tout de même au point que Julie dévoile clairement son amour pour Mora puis pour le colonel Guibert… « On devine combien elle est tentée d’aller plus loin dans la confidence. Mais elle hésite. Il y a trop loin de l’amour adolescent de Condorcet pour une femme qui le repousse (madame de Meulan) à la fatale passion, contrariée par la douleur et la souffrance, qui la lie pour jamais avec son amant espagnol. » (p.16) Ces lettres se présentent donc en grande partie comme un journal de la vie sociale de Julie de Lespinasse, laissant deviner ce qui la ronge d’année en année.

Condorcet 1

Condorcet 2

Quelques citations datées

Autre avis pour votre éducation, et la remarque est de mon secrétaire, homme de grand goût, comme vous le savez, et de grand exemple, et spécialement chargé par Mademoiselle d’Ussé de vous former dans l’usage du monde : c’est, quand vous parlez, de ne pas vous mettre le corps en deux, comme un prêtre qui dit le Confiteor à l’autel. »Ce samedi 3 juin (1769)

D’abord, monsieur, vous avez tort de ne pas dater vos lettres : c’est un avis très important que je vous donne, dussé-je plier le corps en deux pour vous le donner. (Juillet 1769)

Et moi aussi, monsieur, me voilà à la campagne ainsi que mon secrétaire (qui vous salue) et c’est en vérité comme si j’avais fait le tour du monde, tant le déplacement est désagréable pour moi. Au Boulai, par Nemours, ce 9 septembre (1769)

Venez à mon secours, monsieur, j’implore tout à la fois votre amitié et votre vertu. Notre ami, M. d’Alembert est dans un état le plus alarmant ; il dépérit d’une manière effrayante ; il ne dort plus, et ne mange que par raison ; mais ce qui est pis que tout cela encore, c’est qu’il est tombé dans la plus profonde mélancolie. Ce vendredi, 27 juillet 1770

Ma santé est toujours misérable. Je ne suis pas trop contente de celle de M. d’Alembert : il est abattu et triste depuis quelques jours ; il s’est remis à travailler et je crains qu’il ne retombe dans le même état où il était l’année dernière. Samedi au soir (avril 1771)

Voilà une bien longue lettre ; n’allez pas vous flatter que cela se répète souvent ; c’est au-dessus de mes forces, mais je n’en aimerai pas moins le bon Condorcet. Adieu donc.  Lundi 16 septembre (1771)

Vous savez que madame de Meulan arrive demain. Je n’ose pas vous dire que j’ai envie de vous revoir. Je voudrais que vous fissiez ce qui vous fera le moins de mal possible, soit de rester, soit de venir. A Paris, ce 1er novembre (1771)

Faites-vous effort. Abandonnez une chimère, dont vous n’obtiendriez jamais ni plaisir ni consolation. Soyez heureux par vos amis et ne leur donnez pas le chagrin de vous voir dégrader en vous rendant esclave d’une personne dont vous dites vous-même que vous ne serez jamais l’ami. Ce 14 juin (1772)

Il y aura demain quinze jours que moi ni personne n’avons eu de nouvelles de M. de Mora, ni de sa famille ; ils n’auront pas rencontré le courrier de Bayonne à Saragosse, où ils doivent être du premier ; ainsi je compte apprendre demain des nouvelles de sa santé. La quantité de sang qu’il a perdu lui a ôté la moitié de son existence morale. Mardi, 11 heures et demie (octobre 1772)

Je n’entends pas, bon Condorcet, pourquoi la vie vous paraît aussi pesante qu’à moi ; mais soit que ce sentiment soit fondé ou non, je suis fâchée qu’il soit dans votre âme. Avec de grands talents, beaucoup d’activité, une assez bonne santé, beaucoup d’amis, une fortune honnête, comment arrive-t-il que vous soyez à mon ton sur le dégoût de cette triste vie ? Mardi, 19 octobre 1773

Bon Condorcet, pouvez-vous, avec beaucoup d’esprit, beaucoup de délicatesse et surtout beaucoup de discrétion, demander à madame la duchesse d’Anville si elle voudrait avoir la bonté de donner deux places à deux personnes qui trouveraient un grand plaisir à avoir l’honneur de faire le voyage de Versailles avec elle et avec vous, bon Condorcet. Ce second voyageur est M. de Guibert.  Ce mercredi, 7 heures (1775)

 Il y avait un temps infini que je n’avais eu de vos nouvelles, bon Condorcet, et je m’en serais plaine si j’en avais eu la force. Mais je viens d’avoir un redoublement de tous mes maux, qui ne m’a laissé aucun usage de mes facultés. J’ai gardé mon lit. J’ai souffert ; j’ai haï la vie, j’ai invoqué la mort ; mais depuis le bûcheron, elle est sourde aux malheureux ; elle a peur d’être encore repoussée. Oh ! qu’elle vienne ! et je fais serment de ne lui pas donner de dégoût et de la recevoir au contraire comme ma libération. Ce mardi, 17 octobre 1775

 

 

Confidence

L'écriture (à quatre mains avec une co-autrice ) de la vie romanesque et romancée de Julie de Lespinasse est en cours. Si vous êtes romancier(ère) n'hésitez pas à nous faire part de vos encouragements, voire de vos conseils…

Date de dernière mise à jour : 28/07/2026