Fables félines

La fable est largement représentée dans l'anthologie que j'ai publiée en 2012 (ouvrage disponible aux Editions du 81, dédié à mes chats qui furent la source d'inspiration). Voici des textes inédits pour les curieux et les amoureux des chats et de la littérature, que j'avais publiés sur mon site d'alors Chats de lettres 18), avec pour illustration ma chatte Mademoiselle Gigi jouant avec une souris…en tissu.

Vgigisouris

La Fermière, Fables et contes dédiés à son altesse impériale Monseigneur le grand duc de toutes les Russies, Paris, chez Lacombe, 1775, p. 103.

Chatsouris2 Un chat, la gloire de l’espèce,
        Beau, poli, plein de gentillesse,
        Enfin un chat de qualité,
        Nourri dans la délicatesse,
        Et qui n’avait jamais été
        Dans la triste nécessité 
  D’aller en Rodelard pour chercher sa pâture,
  De souris et de rats faire déconfiture ;
        Ce chat donc, si bien appris,
        Un beau matin d’aventure,
        Se saisit d’une souris.
        La chétive créature,
        Qui sentit griffe de chat,
                Fit état
        D’être à son heure dernière,
        Et pourtant fait la prière
        Qu’à la bête meurtrière
        Souris font en pareil cas.
        Pour Dieu ! Ne me mangez pas.
  Moi, vous manger ? Ma bonne amie !
  Vous pouvez  être un très friand morceau ;
  Mais quant à moi, de votre peau
  Je vous promets que je n’ai nulle envie.
  Lâchez-moi donc, lui dit le souriceau.

  Oh ! Pour cela c’est autre chose.
        Non. Avec vous je me propose,
        S’il vous plaît de me divertir.
        J’aime à jouer, c’est mon plaisir,
        Et je vous crois très amusante.
        Çà ; vous allez voir de mes tours,
        Petite pelote vivante !
  Ne craignez donc rien pour vos jours.
        Je ferai patte de velours.

Et voilà le jeu qui commence.

On peut juger quel jeu c'était

Pour la souris, qui tout en transe,

Tandis qu'en l'air on la jetait,

Qu'on la froissait, la ballottait,

Dans l'angoisse et la souffrance,

Jetait les hauts cris, soupirait,

N'en pouvait plu et se mourait.

        Ce jeu cruel ne l’est pas davantage,
        Que les jeux dont il est l’image.

 

 

Les émules de La Fontaine sont nombreux en la matière. Voici une autre fable  de Jacques Cazotte intitulée La chatte et la fouine

Tout en rôdant dans le grenier
La Fouine y rencontre la Chatte
Qui travaillait de son métier :
La bête au long museau la cajole, la flatte.
Que vous avez un bel habit d'hiver
On n'en peut trop vanter la bigarrure.
Je faisais cas de ma fourrure
Qui ne saurait aller de pair.
Et ce n'est pas cette seule parure
Qui distingue votre figure ;
Votre regard brille de tant de feu,
Que par lui-même il semble lumineux.
Aussi, quoique je sois d'humeur un peu sauvage,
A m'approcher de vous, je ne sais quoi m'engager ;
Et, quand j'examine de près
Ce mouvement, je conjecture
Qu'il doit venir de la nature.
Nous avons mêmes goûts et mêms intérêts.
S'agit-il de la bonne chère ?
Tout gibier nous est bon, le lapin, la perdrix.
Nous croquons les poulets, sans dégoût pour la mère,
Et nous avons les mêmes ennemis ;
Le chien surtout. Oh ! l'odieuse bête !
En aboyant, il nous brise la tête,
Je goûterais un plaisir bien complet,
Si je voyais le dernier au gibet.
Le pire de tous est la lice,
Que l'on engraisse ici des restes de l'office,
Qu'on entretient pour y faire le guet.
Mettez le pied dans la cuisine,
Elle va vous prendre au collet ;
Peut-être vous étrangler net.
Je sais qu'elle est en train d'une gésine ;
Craignez que ces petits mâtins
Ne vous donnent bien des chagrins.
Si je pouvais entrer dans l'écurie,
Et pénétrer jusque dans leur chenil,
En quatre coups j'aurais fini.

Vous qui courez partout, et sans qu'on vous soupçonne,
Dites-moi quivous rend si bonne,
Que vous n'ayez tordu le col à ces vauriens ?
Auriez-vous donc du respect pour les chiens ?
En croyez-vous la nourriture,
Une assez mauvaise pâture,
Pour qu'on doive la négliger ?
Apprenez qu'on en peut manger,
Et, d'après mon expérience,
Qu'il n'est pas de mets plus parfait,
Plus savoureux qu'un chien de lait.
De la lice épiez l'absence ;
Et, sans vous amuser à prendre ici des rats,
Faites à ses dépens un excellent repas.
Quoi qu'elle comprît bien ce que l'on voulait faire,
Notre croqueuse de souris,
Aux propos qu'on lui tient na paraît pas contraire ;
Elle adoucit le feu de ses yeux vert-de-gris,
Et, d'un air patelin, gromèle son rosaire.
Tel serait un derviche auprès d'un janissaire.
Il ne faut pas brusquer l'affaire ;
Les chiens, répondit-elle, à peine sont éclos ;
J'en goûterai qund il seront plus gros.
La Fouine part… Oh ! la fine commère !
Donnons dans sa ruse de guerre,
Cria la Chatte en lui voyant le dos :
Détruisons tous les chiens, rendons libre la place,
A nul de nos petits elle ne fera grâce.
Le simple est bien souvent la dupe d'un conseil ;
Mais le méchant devine son pareil.


 

Mais ne donnons pas une mauvaise image des chats que nous adorons… Rendons grâce à leur intelligence avec cette autre fable de Béranger, intitulée La Chatte et l'orage

Minette ! eh quoi ! tu n'es donc qu'une bête,
toi dont l'esprit m'avait toujours surpris !
toi qui te ressouviens, prévois et réfléchis,
tu n'es qu'un automate ! et tu n'as qu'une tête
et des sens comme nous, là… que pour l'ornement,
seulement !
Quoi! lorsqu'en embuscade au creux d'une gouttière,
griffe en arrêt, tu fais la guerre
aux ennemis de tes états ;
lorsqu'inventant maint stratagème
fut, digne de Frontin lui-même,
Contrefaisant la morte, accrochée à des lacs
par la patte, la queue en haut, la tête en bas…
quoi ! dans ces tours où brille une raison suprême,
à peu près comme nous, tu ne raisonnes pas !
– "Ciel ! un chat raisonner ! quelle thèse damnable,
va s'écrier le vieux docteur,
partisan de Descartes, éternel disputeur !
vous le douez d'une âme à la mienne semblable,
d'un esprit immortel, innocent ou coupable
vous êtes philosophe, et je conclus qu'il faut…
– qu'il faut m'entendre au moins : ai-je dit un seul mot,
qui ressemble à cela ? je suis très orthodoxe
écoutez-moi : ce chat, je le fais raisonner :
donc c'est un esprit pur que je veux lui donner.
Belle conclusion ! Je le vois combiner,
examiner, juger et se déterminer ;
et je ne puis sans paradoxe,
lui refuser sa part au don de raisonner,
donc qu'avec Condillac je sais qu'il faut borner.
Je sens, je vois l'effet dont j'ignore la cause.
Chez nous, l'âme est le grand agent,
le seul principe intelligent ;
d'accord : eh bien ! chez lui c'est autre chose.
Mais qu'est-ce ? Je ne sais. On explique cela
par l'instinct, direz-vous. – Le beau mot que voilà !
Eh ! qu'est-ce que l'instinct ? sinon la connaissance
Encore dans son commencement ;
toujours fille du sentiment,
Nous l'appelons esprit, raison, intelligence,
alors qu'elle est à des corps plus parfaits.
Un monde de besoins hâte en nous les progrès,
et pour moi, je crois voir moins différer en science,
l'huître du chat que le chat de tel homme.
Il en est de si sots ! Minette a tant d'esprit !

 

Mais écoutez plutôt ce fidèle récit :
le fait est arrivé naguère.
L'été dernier, près d'un bois solitaire,
tout attenant à ma maison,
deux chats, parmi le vert gazon,
batifolaient avec leur mère.
Heureux, ils n'étaient pas en âge de raison
Et les jeux innocents faisaient leur grande affaire ;
que n'est-ce celle encore de l'arrière saison ?
Tout à coup deux sombres nuages
se heurtent au milieu des airs ;
de leur choc rejaillit la foudre et mille éclairs ;
c'était le plus bruyant, le plus noir des orages,
un vrai déluge ; et nos chats de trotter
deçà, delà, partout. La porte était fermée ;
la fenêtre est trop haute, on n'y saurait sauter.
La pluie augmente encore, la rue est enflammée,
et rien hélas ! ne peut les abriter.
Que fait alors la mère Minette ?
Moins tremblante pour soi que pour ses deux enfants,
Elle avait observé, sans doute, que les gens
s'annonçaient au logis en sonnant la sonnette,
dont le cordon s'allonge et pend jusqu'au dehors.
Elle le lorgne, saute, et faisant maints efforts
s'élance, tombe, saute, y reste suspendue
par les deux pattes de devant ;
soudain, comme un lutin, la voilà s'agitant,
tirant, tirant, 
tant et si bien qu'elle fut entendue.
La fenêtre s'ouvre à l'instant.
Qui va là… c'est… Minette… au miracle ! au prodige !
Mais n'est-ce point un revenant,
s'écrie Aline ? Oh ! non, c'est Minette, vous dis-je…
On accourt et l'on prend presque pour un prodige,
l'effort industrieux de ce qu'on nomme instinct
guide souvent bien plus certain,
que la raison qui nous dirige.

 

Chatsouris3

Date de dernière mise à jour : 19/10/2026