Minette ! eh quoi ! tu n'es donc qu'une bête,
toi dont l'esprit m'avait toujours surpris !
toi qui te ressouviens, prévois et réfléchis,
tu n'es qu'un automate ! et tu n'as qu'une tête
et des sens comme nous, là… que pour l'ornement,
seulement !
Quoi! lorsqu'en embuscade au creux d'une gouttière,
griffe en arrêt, tu fais la guerre
aux ennemis de tes états ;
lorsqu'inventant maint stratagème
fut, digne de Frontin lui-même,
Contrefaisant la morte, accrochée à des lacs
par la patte, la queue en haut, la tête en bas…
quoi ! dans ces tours où brille une raison suprême,
à peu près comme nous, tu ne raisonnes pas !
– "Ciel ! un chat raisonner ! quelle thèse damnable,
va s'écrier le vieux docteur,
partisan de Descartes, éternel disputeur !
vous le douez d'une âme à la mienne semblable,
d'un esprit immortel, innocent ou coupable
vous êtes philosophe, et je conclus qu'il faut…
– qu'il faut m'entendre au moins : ai-je dit un seul mot,
qui ressemble à cela ? je suis très orthodoxe
écoutez-moi : ce chat, je le fais raisonner :
donc c'est un esprit pur que je veux lui donner.
Belle conclusion ! Je le vois combiner,
examiner, juger et se déterminer ;
et je ne puis sans paradoxe,
lui refuser sa part au don de raisonner,
donc qu'avec Condillac je sais qu'il faut borner.
Je sens, je vois l'effet dont j'ignore la cause.
Chez nous, l'âme est le grand agent,
le seul principe intelligent ;
d'accord : eh bien ! chez lui c'est autre chose.
Mais qu'est-ce ? Je ne sais. On explique cela
par l'instinct, direz-vous. – Le beau mot que voilà !
Eh ! qu'est-ce que l'instinct ? sinon la connaissance
Encore dans son commencement ;
toujours fille du sentiment,
Nous l'appelons esprit, raison, intelligence,
alors qu'elle est à des corps plus parfaits.
Un monde de besoins hâte en nous les progrès,
et pour moi, je crois voir moins différer en science,
l'huître du chat que le chat de tel homme.
Il en est de si sots ! Minette a tant d'esprit !