Ils (Buffon, Rousseau et les autres) ont dit...

Buffon a dit :

Buffon 192

Le chat est un animal égoïste et passionné. Il est parfaitement bien peint dans M. de Buffon ; mais je voudrais savoir pourquoi son cri frappe plus directement le cœur que le cri des animaux domestiques qui semblent toucher de plus près l'homme.", écrivait Louis Sébastien Mercier dans Mon bonnet de nuit en 1784.

Cette allusion à Buffon – bien présent dans Les chats de noble compagnie – nous conduit à quelques remarques. Les lieux communs de l'auteur de l'Histoire naturelle ont été à juste titre dénoncés, tant il est vrai que le lieu commun se substitue trop souvent à l'opinon personnelle fondée sur l'examen des faits. On a imputé la vision négative du chat chez Buffon à son souci éditorial de complaire au lecteur de l'époque, parti pris peu scientifique… Mais la célébrité et l'autorité de Buffon ne sont pas mal acquises pour autant.

Sonnini de Manoncour (1751-1812) – dont nous évoquons la chatte blanche et l'amour qu'il lui vouait – a été un fervent défenseur de la conception naturaliste portée par Buffon. C'est lui qui a fait imprimer l'Histoire naturelle en 127 volumes en ajoutant toutes les matières que Buffon n'avait pas eu le temps de traiter…

 

Chat domestique

L'animal chez Rousseau

"Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir, jusqu'à un certain point, de tout ce qui tend à la détruire, ou à la déranger. J'aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l'homme concourt aux siennes, en qualité d'agent libre. L'un choisit ou rejette par instinct, et l'autre par un acte de liberté ; ce qui fait que la bête ne peut s'écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire, et que l'homme s'en écarte souvent à son préjudice. C'est ainsi qu'un pigeon mourrait de faim près d'un bassin rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits, ou de grain, quoique l'un et l'autre pût très bien se nourrir de l'aliment qu'il dédaigne, s'il s'était avisé d'en essayer ; c'est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès, qui leur causent la fièvre et la mort ; parce que l'esprit déprave les sens, et que la volonté parle encore quand la nature se tait.

Tout animal a des idées, puisqu'il a des sens ; il combine même ses idées juqu'à un certain point : et l'homme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins Quelques philosophes ont même avancé qu'il y a plus de différence de tel à tel homme que de tel homme à telle bête ; ce n'est donc pas tant l'entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l'homme que d'agent libre. La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L'homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d'acquiescer ou de résister ; et c'est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme : car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette puissance on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on n'explique rien par les lois de la mécanique. Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l'homme et de l'animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation ; c'est la faculté de se perfectionner, faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l'espèce que dans l'individu."

(Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Première partie)

Houël était lié avec J.-J. Rousseau. Invité par le philosophe à dîner dans son ermitage de Montmorency, il y avait été reçu avec simplicité. Le philosophe s’étant assoupi près de la cheminée, son chat sur les genoux, Houël prenait déjà son album et son crayon. Rousseau qui n’aimait pas à être surpris se réveille, voit le peintre en position et sourit. Cette petite anecdote est devenue le sujet d’un tableau que le peintre a conservé."Vrousseau

Chats ? Chiens ? Transposons

Ceux qui veulent que les animaux n'aient point d’âme, de peur que l’homme ne puisse se dispenser de se mettre dans leur classe, et de n’être que le premier entr’égaux, ont beau entasser forces sur forces, arguments sur arguments, les traits que lancent ces téméraires, retombent sur eux, et n’atteignent point cette sublime substance.
Je sais que la figure des animaux n’est pas tout à fait humaine ; mais ne faut-il pas être bien borné, bien peuple, bien peu philosophe, pour déférer ainsi aux apparences, et ne juger de l’arbre que sur son écorce ? Que fait la forme plus ou moins belle, où se trouvent les mêmes traits sensiblement gravés de la même main ? L’anatomie comparée nous offre les mêmes parties, les mêmes fonctions. C'est partout le même jeu, le même spectacle. Les sens internes ne manquent pas plus aux animaux que les sens externes : par conséquent ils sont doués comme nous de toutes les facultés spirituelles qui en dépendent, je veux dire de la perception, de la mémoire, de l’imagination, du jugement, du raisonnement ; toutes choses que Boerhaave a prouvé appartenir à ces sens. D’où il s’ensuit que nous savons par théorie, comme par la pratique de leurs opérations, que les animaux ont une âme produite par les mêmes combinaisons que la nôtre ; et cependant, comme on le verra dans la suite, tout à fait distincte de la matière. Rien de plus vrai que ce paradoxe.
Laissons-là des considérations triviales. Les rêves des animaux, à haute, et à basse voix, comme les nôtres ; leur réveil en sursaut, leur mémoire, qui les sert si bien ; ces craintes, ces inquiétudes, leur air embarrassé en tant d’occasions ; leur joie, à la vue d’un maître et d’un mets chéri ; leur choix des moyens les plus propres à se tirer d’affaire ; tant de signes si frappants ne suffiraient-ils pas pour prouver que notre vanité, en leur assignant l’instinct, pour nous décorer de cet être bizarre, inconstant et volage, nommé la raison, nous a plus distingué de nom que d’effet ? Mais, dit-on, la parole manque aux animaux ! Admirable objection ! Dites aussi qu’ils marchent à quatre pattes, et ne voient le ciel, que couchés sur le dos ; reprochez enfin à l’auteur de la nature l’innocent plaisir qu’il a pris à varier ses ouvrages.


"Les animaux plus que machines", La Mettrie, Œuvres philosophiques,1764, t. II, p. 39-40.

Quid de l'abbé Pluche ?

Son Spectacle de la nature, ou Entretiens sur les particularités de l'histoire naturelle qui ont paru les plus propres à rendre les jeunes gens curieux et leur former l'esprit fut le plus grand succès littéraire du XVIIIe siècle (publication en 8 tomes et 9 volumes échelonnés de 1732 à 1750).

Voici un extrait de ces entretiens naturalistes entre un prieur, un chevalier et une comtesse :
"Que ne prenez-vous le chat ? Il est de si bon service : il est plaisant dans ses jeux. Vous auriez cent choses à en dire, et bien des applications à faire sur son minois hypocrite, sur cette patte si douce, et pourtant armée de griffes, sur ses ruses, ses détours, et son allure éternellement tortueuse : il y aurait bien là de quoi exercer votre style.", s'écrie la comtesse lorsqu'on propose de disserter sur l'âne…"

On pourrait croire que seuls les femmes et les enfants s'occupent d'animaux domestiques. Il n'en est rien, même si les auteurs associent femmes et bêtes et notamment femmes et chats avec les connotations que l'on sait. Dans les Les chats de noble compagnie, nous avons fait la part belle à des maîtres masculins.

Thomas Gray

Sur une chatte favorite
Qui s'était noyée dans un bassin de poissons rouges, mars 1747 (traducteur anonyme des Poésies de Gray).

 

C'était sur les bords élevés d'un vase, où l'art de la Chine avait coloré, du plus brillant azur, des fleurs épanouissantes, que la pensive Sélima, la plus réservée de l'espèce tachetée, s'inclinait en fixant les yeux sur le lac en dessous.

Sa queue complice a décelé sa joie. Sa face ronde et jolie, sa barbe de neige, ses pattes de velours,la variété de sa robe qui le dispute à l'écaille, ses oreilles de jais, ses yeux émeraude, elle voyait tout cela et filait (1) de plaisir.

Toujours elle y eut regardé : mais on vit se glisser au sein de l'onde deux formes angéliques, les génies de cet océan. Brillante de couleurs de Tyr, leur armure écailleuse offre à la vue l'éclat de l'or qui perce à travers la plus riche pourpre.

A cette vue, la Nymphe infortunée, saisie d'admiration, se sentit pressée des plus ardents désirs. d'abord elle dresse sa moustache, puis elle avance une griffe qui s'efforce, mais en vain, d'atteindre sa proie. Quel cœur féminin est insensible à l'attrait de l'or ! Quel chat résiste à celui du poisson !

Présomptueuse femelle ! les yeux toujours fixés, elle s'étend encore, elle se penche davantage, elle ne connaissait pas la profondeur de l'abîme. Le sort malin se tenait près de là en souriant. les bords du vase ont trahi ses pieds déçus ; elle y tombe précipitée.

Huit fois surnageant au-dessus des flots, elle miaule, elle appelle à son aide toutes les divinités des ondes. pas un dauphin ne parut, pas une Néréide n'en tint compte. Suzanne, le cruel Tom furent également sourds : un favori n'a point d'amis !

Apprenez de là, beautés mieux instruites, qu'un faux pas est irréparable. Ne vous hasardez qu'avec précaution. Tout ce qui tente vos regards distraits et vos cœurs sans défiance, n'est pas de bonne prise ; tout ce qui brille n'est pas or.

(1) On dit d'un chat qu'il file, pour exprimer ce murmure qui ressemble au bruit d'un rouet .

Chatr

Date de dernière mise à jour : 06/11/2023